04. Concepts pour comprendre l’histoire de l’Afrique du Nord
Après avoir parcouru de manière sommaire l'histoire de notre ville et du Maroc, il me semble opportun de souligner certains aspects et de clarifier des concepts qui nous permettront de mieux comprendre l'histoire et qui donnent généralement lieu à des malentendus, à des visions partielles ou à un récit superficiel. Cela permettra d'exploiter l'existence de termes qui peuvent sembler similaires, mais qui revêtent des significations très différentes selon le point de vue de l'interlocuteur: africain ou européen; chrétien ou musulman; contemporain, moderne, médiéval, antique…
4.01 Tribus, nomadisme et territoire
En premier lieu, et au vu des études archéologiques, il convient de rappeler que la fondation de la ville de Ceuta est due aux Phéniciens qui, au moins dès le VIIᵉ siècle av. J.-C., avaient déjà édifié un petit noyau urbain sur l'isthme, à proximité de la cathédrale. Dès lors, la cité a dépendu, à de multiples moments de l'histoire, de capitales de royaumes, d'empires et de civilisations situées bien au-delà de nos territoires maritimes et terrestres immédiats : la Méditerranée orientale, le Sahel, le Moyen-Orient, le centre de la rive nord de la Méditerranée, en plus de la péninsule Ibérique ou de l'Afrique du Nord, à travers des routes maritimes et terrestres, comme nous l'avons vu sur le plan des voies de communication de Ceuta. C'est précisément la position géographique du Détroit, en tant que point de rencontre de deux continents, d'une mer et d'un océan, qui fait que la ville a été liée (par ordre chronologique) à Byblos et Tyr au Liban, à Rome en Italie, à Carthage en Tunisie, à Istanbul en Turquie, à Damas en Syrie, à Cordoue et Grenade en Espagne, à Fès au Maroc, à Marrakech en Mauritanie et au Maroc, à Lisbonne au Portugal, à Madrid en Espagne et à Bruxelles en Europe. Or, certaines de ces villes ont appartenu à leur tour à différentes entités politico-administratives. Par exemple, la capitale de l'Empire almoravide a été fondée à Marrakech en 1070, mais pouvons-nous considérer les Almoravides comme Marocains ? Ou étaient-ils Mauritaniens?
Sans connaissances en droit international appliqué à différents territoires et à diverses époques historiques, il est difficile de se prononcer pour ou contre. Il me semble toutefois opportun d'évoquer certains concepts qui ne sont pas toujours pris en compte ou qui sont assimilés à d'autres sans rapport direct — certains étant d'ailleurs à l'origine de nombreux conflits qui persistent encore sur notre planète. Il s'agit du concept de tribu nomade, qui englobe en soi deux idées : l'organisation tribale et le nomadisme. Laissons de côté un autre concept présentant de vraies similitudes mais pouvant être beaucoup plus complexe : les ethnies. Au Maroc, nombreux sont encore les territoires où l'ordre tribal prime dans la vie quotidienne, des régions où l'État est présent et exerce des lois sans pour autant disposer d'un contrôle total (entre autres parce qu'il n'est pas propriétaire des terres), des territoires où les gouvernements ne peuvent mener leurs politiques qu'avec l'acquiescement des tribus concernées ; plus de 300 tribus sont actuellement répertoriées (Tribus du Maroc), bien que l'État ne les reconnaisse pas en tant qu'entités administratives. Parfois, la cohabitation entre gouvernance tribale et étatique porte ses fruits ; dans d'autres cas, elle va jusqu'à paralyser le développement de régions entières, comme ce fut le cas dans la région de Guelmim-Oued Noun en 2017 et 2018 (le Maroc a mis en œuvre un processus de régionalisation inspiré de l'expérience espagnole, mais le transfert de compétences s'est révélé très inégal selon les territoires). Cela illustre la complexité de la compréhension des dynamiques sociales et politiques dans certaines régions du Maroc contemporain, complexité encore plus vive par le passé, lorsque le nombre de tribus arabes, berbères, juives, drauas, sahraouies et chrétiennes (ces dernières étant restées jusqu'à la fin du XIIᵉ siècle), avec leurs regroupements et leurs alliances, était bien plus élevé, maintenant des équilibres précaires et se livrant à des guerres constantes. Dès lors, la représentation graphique par des cartes à chaque période historique ne peut se réduire à une entité unique, comme si une dynastie exerçait un contrôle effectif sur toutes les tribus vivant à l'intérieur de ses frontières — d'autant plus que dans de nombreuses régions, le nombre de tribus nomades l'emportait largement sur celui des sédentaires. Entre elles étaient signés des contrats pour garantir la sécurité des tribus sédentaires face aux attaques des nomades, en particulier ceux venus d'Arabie, tels que les Banu Ma'qil à partir du XIIIᵉ siècle, qui réussirent à s'implanter dans les régions désertiques de la côte atlantique après en avoir expulsé les tribus berbères qui y résidaient depuis des siècles.
Précisément, la notion de nomadisme entretient la confusion entre les limites du territoire d'une tribu et les terres ou régions dans lesquelles elle nomadise, en ne tenant pas compte du fait que l'étendue de ses parcours dépendait des accords et alliances conclus avec les tribus propriétaires des zones de pâturage et de toutes les terres qu'elle devait traverser. En ce sens, les alliances entre tribus se faisaient par accord mutuel ou étaient imposées par la force, allant parfois jusqu'à réduire toute une tribu en esclavage. Les conflits intertribaux pouvaient être cycliques, comme le décrit Julio Caro Baroja dans ses Estudios Saharianos : « En octobre, les gens semaient. De novembre à mai, ils vivaient en paix. Lorsque venait le mois de juin, tous se lançaient dans la guerre et le vol de bétail, et à l'approche de l'automne, on concluait la paix pour semer à nouveau. » De là l'importance des alliances : elles pouvaient donner naissance à une confédération de tribus (non par affinité ethnique, mais par intérêts mutuels), dont le pouvoir pouvait fonder une dynastie ou simplement exercer son autorité, son influence et son indépendance en son propre sein. L'exemple le plus éloquent est celui des Almoravides au XIᵉ siècle, dynastie issue de la confédération Sanhadja, formée dans la région de l'Adrar en Mauritanie (vraisemblablement dans l'oasis d'Azougui à Atar) par les tribus Lamtouna (qui nomadisaient entre le fleuve Drâa et le fleuve Sénégal), Massoufa (originaires du nord de l'Algérie, mais qui se sont déplacées au fil de l'histoire jusqu'au Sahara) et Goudala (originaires de la côte atlantique mauritanienne). Comme on le voit, il s'avère bien difficile de délimiter le territoire des Sanhadja, même en se cantonnant à l'époque de leur fondation au XIᵉ siècle.
La délimitation du territoire des Sanhadja juste avant l'institution de la dynastie almoravide n'est pas un cas isolé. Il est très fréquent de trouver des tribus berbères originaires d'Afrique du Nord — c'est-à-dire du Maroc, d'Algérie, de Tunisie, de Libye et d'Égypte — dont les zones de déplacement s'étendaient entre la mer Méditerranée et le Sahel. Cela ne signifie pas qu'elles étaient en mouvement perpétuel : elles pouvaient passer des années, des décennies, voire des siècles dans une région, interagir et se mêler à d'autres tribus et ethnies, puis parcourir des milliers de kilomètres pour s'installer ailleurs. Parfois, ces zones de déplacement étaient délimitées par des obstacles géographiques. Ainsi, l'archéologue Denise (Djin) Jacques-Meunié explique dans son ouvrage Le Maroc saharien des origines à 1670 que, depuis l'Antiquité, des tribus noires nomadisaient entre les montagnes du Haut Atlas et le fleuve Sénégal. On dit que l'une de ces tribus est celle des Drauas, qui vivent toujours dans la vallée du Drâa à Zagora (Maroc), tandis que d'autres ont disparu, à l'instar des Bafours de Mauritanie. Quelle nationalité attribuer à ces tribus ? En réalité, dès lors qu'elles ont vécu à un moment donné de l'histoire entre les côtes méditerranéennes et le Sahel, nous pouvons piocher dans une longue liste de pays, ce qui permet de façonner les identités nationalistes au gré des intérêts.
Un autre point indispensable pour comprendre l'histoire du Maroc réside dans la nature des relations qu'entretenaient les tribus avec le sultan. Le terme habituellement employé est celui de « loyauté », mais un serment de loyauté au Moyen Âge n'avait pas le même sens en Europe et au Maroc. Dans le premier cas, le vassalité impliquait une « appropriation » des terres par le seigneur ou le roi (sauf exceptions). Dans l'Islam, le concept occidental de loyauté se décline en quatre notions : al-Bay'a, Al-Wala' wa al-Bara', Ta'a et al-Wafa' bil-'Ahd. Les engagements y sont d'ordre spirituel, politique et moral, sans impliquer nécessairement la cession des terres ; ainsi, l'État ne se définissait pas par des frontières géographiques, mais par les allégeances établies. À partir du XVIᵉ siècle au Maroc, la dynastie saadienne commence à distinguer deux types de territoires : le Bled el-Makhzen, caractérisé par une présence totale de l'État, et le Bled es-Siba, soumis à un pacte reconnaissant l'allégeance spirituelle sans impliquer obligatoirement l'obéissance ni le contrôle étatique sur les terres tribales.
Ce ne fut que sous le protectorat français que fut promulgué le Dahir du 27 avril 1919 (26 Redjeb 1337) organisant la tutelle administrative des collectivités indigènes et réglementant la gestion et l'aliénation des biens collectifs (page 375 du Bulletin Officiel de l'Empire Chérifien n.º 340). Ce texte consacra la séparation entre souveraineté et propriété, l'État exerçant dès lors une tutelle sur les terres tribales, rebaptisées « collectives ». Cette modification fut introduite par les Français afin de tenter de « pacifier » les régions présahariennes, entièrement contrôlées par les tribus et en proie à de multiples conflits intertribaux. Ce régime s'est maintenu pendant un siècle, jusqu'à l'adoption d'une nouvelle loi qui en conserve les principes généraux (Loi n° 62-17 relative à la tutelle administrative sur les communautés soulaliyates et la gestion de leurs biens). Bien que ces lois aient tenté de faire converger le droit occidental et le droit musulman en matière de propriété foncière, la Cour internationale de Justice a maintenu en son temps la distinction entre Bled el-Makhzen et Bled es-Siba établie par les Saadiens comme critère déterminant pour apprécier l'appartenance d'un territoire à un pays (Avis consultatif du 16 de octubre 1975 de la Cour internationale de Justice). Il convient une fois encore de rappeler que le propos de ce texte n'est pas de trancher sur le fond, mais bien d'expliciter, dans ce chapitre précis, la complexité inhérente aux territoires tribaux.
Un dernier concept qu'il importe de clarifier est celui de sultan en tant que représentant de l'autorité civile, politique et militaire. Sa principale différence avec le calife réside dans le fait que ce dernier incarnait l'autorité religieuse, et les relations nouées entre l'un et l'autre ont pu varier. Au Maroc, certaines dynasties ont proclamé leur propre califat tandis que d'autres ont fait part de leur fidélité à des califats existant dans d'autres régions ou continents, parfois sur le plan purement religieux, parfois aussi sur les plans politique et militaire. Ainsi, le lien de dépendance des habitants du Maroc a évolué au fil de l'histoire :
Depuis l'arrivée de l'islam jusqu'à la Grande Révolte berbère de 740, ils dépendaient du califat omeyyade de Damas (Syrie).
Sous les Idrissides (789-974), ils étaient indépendants.
Les Almoravides (XIᵉ - XIIᵉ siècles) dépendaient du califat abbasside de Bagdad (Irak).
Les Almohades (XIIᵉ - XIIIᵉ siècles) ont proclamé leur propre califat.
Les Mérinides (XIIIᵉ - XVIᵉ siècles) se sont soumis au califat abbasside du Caire (Égypte).
Les Saadiens (XVIᵉ - XVIIᵉ siècles) se sont proclamés califes.
Les Alaouites (XVIIᵉ siècle - présent) sont indépendants en portant le titre de « Prince des Croyants », ne nécessitant ainsi aucune soumission religieuse à un quelconque calife.
L'soumission à un califat signifiait-elle que les habitants d'un territoire gouverné par une dynastie dépendaient administrativement du calife ? Il s'agissait généralement d'une question symbolique, de nature juridique et religieuse ; ainsi, les Almoravides étaient une dynastie vassale de Bagdad, mais cela n'implique pas pour autant que les habitants de l'Adrar doivent être considérés comme Irakiens. Comme nous l'avons vu, il est advenu des situations où le califat omeyyade de Damas exerçait effectivement un contrôle administratif sur l'Afrique du Nord, de sorte que les actions militaires qu'il pouvait mener l'étaient au nom des Omeyyades.
Or, de la même manière que la relation entre calife et sultan s'établit à différents niveaux au cours de l'histoire, il en va de même pour la relation entre le sultan et les tribus, ainsi qu'entre ces tribus elles-mêmes. En ce sens, si une tribu accepte une allégeance spirituelle envers le sultan tout en conservant la souveraineté sur ses terres, peut-on affirmer que ce territoire appartient au sultan ?
En insistant sur ces concepts et leurs variations historiques, il apparaît clairement combien il est aisé de tracer des frontières et de les défendre en s'appuyant sur des raisonnements fondés sur des notions interprétées de manière superficielle, alors que la réalité est infiniment plus complexe.
4.02 Religion, nationalismes et frontières
Pour compliquer encore davantage les raisonnements historiques évoqués jusqu'à présent, des frontières ont été justifiées tant en Europe qu'en Afrique du Nord sur la base des religions ; dans le cas particulier du Détroit, c'est comme si l'islam était synonyme de Marocain et le christianisme d'Espagnol. Ainsi, certaines positions extrêmes, présentes et passées, prétendent faire valoir que la présence exclusive de l'une ou l'autre religion peut servir d'argument pour définir l'appartenance à l'un ou l'autre pays.
La présence chrétienne à Ceuta est attestée au moins depuis le milieu du IVᵉ siècle, comme en témoignent les vestiges de la basilique paléochrétienne. La présence chrétienne à Ceuta est attestée au moins depuis le milieu du IVᵉ siècle, comme en témoignent les vestiges de la (Historia de Ceuta. De los orígenes al año 2000)
Dans les territoires islamiques de la Péninsule sous al-Andalus, les chrétiens et les juifs bénéficiaient d'un pacte de protection (dhimma) et jouissaient de droits, autrement dit, il ne s'agissait pas de territoires exclusivement musulmans. De la même manière, des musulmans (mudéjars) vivaient également dans les territoires chrétiens avec leurs propres droits, jusqu'à ce qu'aux XVIᵉ et XVIIᵉ siècles la conversion commence à leur être exigée pour pouvoir demeurer dans la Péninsule. Il est vrai qu'avec l'arrivée des Portugais à Ceuta en 1415, l'état de guerre continuel qui s'est maintenu jusqu'à la fin du siège de Moulay Ismaïl (1694-1727) a rendu impossible le maintien d'une population musulmane dans la ville. Cela n'a toutefois pas empêché des échanges commerciaux à petite échelle ; bien plus, l'accès à la ville était réglementé mais sans droit de nuitée, tout comme cela se produit aujourd'hui pour les Marocains considérés comme transfrontaliers (Mogataces y regulares, Francisco Olivencia). Cependant, après la signature du Traité de Paix et de Commerce de 1767 proposé par le sultan Mohammed III au roi Charles III (1 et 2), une période inédite de relations s'ouvre entre les deux royaumes. Dans ce traité, mention était faite de Ceuta au sein de deux articles :
Article 10
Les Espagnols qui déserteront des présides de Ceuta, Melilla, du Rocher et d'Alhucemas, ainsi que les Maures qui s'y réfugieront, seront immédiatement et sans le moindre délai restitués par les premiers caïds ou gouverneurs qui les appréhenderont, à moins qu'ils ne changent de religion.
Article 19
Les extensions que Sa Majesté Catholique demande dans les quatre présides sont entièrement interdites par la loi : depuis l'époque où ils ont été pris, Leurs Majestés Impériales en ont fixé les limites sur l'avis de leurs faqîhs et sages, et ont juré de ne point les altérer. Tous les empereurs ont observé et observent ce serment, ce qui empêche Sa Majesté Impériale de l'accorder, bien que Son royal désir fût d'aller beaucoup au-delà. Néanmoins, pour renouveler ces limites et les marquer par des pyramides de pierre, Elle nomme pour Sa part le caïd d'Arzila, gouverneur de Tétouan ; et tout ce que celui-ci conviendra et marquera comme limite, d'un commun accord avec le commissaire que Sa Majesté Catholique nommera, Sa Majesté Impériale le tient pour convenu et marqué, de même que le plénipotentiaire de Sa Majesté Catholique.
L'article 19 constitue une reconnaissance des limites que la ville possédait alors, limites qui furent étendues jusqu'à l'actuel quartier de Hadú (nom dérivé de l'arabe hudud, frontière) lors de l'Arangement de Marrakech (1785), puis ratifiées dans le Traité de Paix, d'Amitié, de Navigation, de Commerce et de Pêche entre Sa Majesté Catholique et Sa Majesté Marocaine, conclu et signé à Meknès le 1ᵉʳ mars 1799 (1 et 2).
Article 15
Les limites du territoire de Ceuta et l'extension de terre destinée au pâturage du bétail de cette place demeureront dans les mêmes termes que ceux qui ont été démarqués et fixés au cours de l'année 1782.
Ce traité est devenu caduc avec la guerre de 1859-1860, à la suite de laquelle a été signé le Traité de paix de Wad-Ras, qui donna lieu à d'autres traités nettement plus avantageux pour l'Espagne compte tenu de sa position de force. Cela marqua un changement radical dans les relations hispano-marocaines, qui déboucha des décennies plus tard sur le processus de colonisation et l'établissement d'un protectorat espagnol au Maroc.
C'est précisément lors de cette guerre que la participation de la Compañía de Moros Mogataces d'Oran, créée en Algérie en 1734 (Los Mogataces. Los primitivos soldados moros de España en África, Enrique Arqués et Narciso Gibert), s'est avérée fondamentale. Cent de ses membres se sont établis à Ceuta en 1791 (représentant alors 2 % de la population), quelques mois avant l'abandon d'Oran et de Mers el-Kébir par l'Espagne. Après la guerre d'Afrique fut créée la Compañía de Moros Tiradores del Rif (fusionnée en 1861 avec d'anciens Mogataces), puis regroupée en 1886 avec l'Escuadrón Cazadores de Ceuta et la Compañía de Mar pour donner naissance à la Milicia Voluntaria de Ceuta. Cette dernière s'est transformée en 1914 en Grupo de Fuerzas Regulares Indígenas (aujourd'hui Grupo de Fuerzas Regulares de Infantería), qui constitue l'origine la plus importante (mais non exclusive) des musulmans de la Ceuta du XXIᵉ siècle.
À ce titre, on peut affirmer qu'il n'y a pas seulement une population musulmane d'origine marocaine, mais également d'origine algérienne, car il existe encore dans la ville des familles descendantes des Mogataces, telles que les familles portant les patronymes Almanzor et Kaddur (¿De dónde vienen los apellidos menos frecuentes de Ceuta? Luis Parodi). Au début du XXᵉ siècle s'est produite en outre une arrivée significative d'israélites venus du Maroc et voués au commerce (Análisis demográfico de Ceuta 1801-1930, Antonio Carmona Portillo).
Cette chronologie permet d'expliquer comment les populations chrétiennes, musulmanes et israélites, au sein même de la ville ou de part et d'autre de la frontière, ont entretenu des relations commerciales, culturelles, sociales et politiques de manière quasi ininterrompue depuis l'avènement de l'islam. Le fait que la population soit aujourd'hui majoritairement chrétienne et musulmane ne saurait être perçu comme une anomalie : il s'agit plutôt d'un retour à ce que la cité a toujours été depuis l'apparition de l'islam en Afrique du Nord.
4.03 Colonisations
Souvent, les relations contemporaines entre l'Espagne et le Maroc restent déterminées par l'héritage colonial, comme le démontrent de nombreuses études académiques, au point que, dans la conscience de certains collectifs universitaires, artistiques et politiques marocains, il existe un reproche constant envers les Espagnols (et les Français), bien que certains intellectuels comme Abdallah Laroui se montrent critiques face à ce victimisme ambiant: « Pourquoi alors être obnubilé par la colonisation européenne, la dernière d'une longue série, s'il y a maintenant une génération qu'elle est finie ? Pourquoi continuer à la charger de tous les maux du Tiers Monde, du désordre économique à la pénurie alimentaire ? N'est-elle pas devenue une simple alibi ? L'heure n'est-elle pas venue de la situer enfin dans une perspective historique et, en quelque sorte, de clore le dossier? » (Marruecos: Islam y nacionalismo, Abdallah Laroui).
Par ailleurs, certains problèmes internes contemporains découlent de l'incapacité à rétablir l'équilibre de pouvoir entre le Makhzen et les tribus, interrompu par la colonisation (Regionalización fallida, Bernabé López. El País). Le fait de ne pas y être parvenu ne relève pas de la responsabilité des Espagnols, mais des Marocains eux-mêmes; en un sens, une certaine classe sociale marocaine agit en héritière d'une force coloniale. Quoi qu'il en soit, on ne saurait nier les effets négatifs qu'a eus le protectorat, de même que nous ne pouvons oublier que le Maroc n'a pas seulement été colonisé par l'Espagne au cours des XIXᵉ et XXᵉ siècles: l'arrivée de tribus arabes depuis la péninsule Arabique a constitué une autre colonisation qui persiste toujours, en imposant sa religion, sa langue et sa culture à une population majoritairement berbère. De la même façon, il faudrait considérer que les « Marocains » ont également colonisé d'autres territoires extérieurs à leurs frontières actuelles, tels que la Mauritanie et le Mali, ainsi qu'une partie du Maghreb et de la péninsule Ibérique.
En réalité, à l'instar de Ceuta mais à une autre échelle, le Maroc a subi et tiré profit de sa position géographique en Afrique du Nord, ce qui explique la richesse de sa culture et la complexité de sa société. Néanmoins, les nationalistes marocains nient ces racines sans songer que toutes les dynasties marocaines, à l'exception des Almohades, sont arrivées d'autres contrées : les Idrissides d'Irak ; les Almoravides de Mauritanie ; les Mérinides d'Algérie ; les Saadiens d'Arabie saoudite ; les Alaouites d'Arabie saoudite. Dans tous les cas, des décennies voire des siècles se sont écoulés entre leur établissement sur le « territoire marocain » et leur accession au pouvoir en tant que dynastie régnante, mettant en évidence les liens que le Maroc a historiquement entretenus avec d'autres territoires africains et du Moyen-Orient.
On ne saurait pas non plus se servir des origines des dynasties pour délégitimer la culture ou la nationalité marocaine, car en Espagne, les deux maisons royales les plus importantes ne sont pas non plus d'origine espagnole: les Bourbons proviennent de France et la maison de Habsbourg d'Autriche. Les premiers en sont venus à régner sur un espace qui correspondait à la France, à l'Espagne et à une partie de l'Italie, tandis que les Habsbourg contrôlaient l'Europe centrale et une partie de l'Europe du Sud sous le nom de Saint-Empire romain germanique.
4.04 États et nations
Selon la RAE (Académie royale espagnole), la nation est un « ensemble de personnes de même origine qui parlent généralement une même langue et partagent une tradition commune ». Dans l'Islam, le concept le plus proche de l'idée européenne de nation serait la oumma ; bien que son sens ait été interprété de diverses manières au cours de l'histoire, on pourrait la traduire par communauté, et ses limites ne découleraient pas de frontières physiques mais de la portée du pouvoir militaire exercé par les dynasties ou les califats. Plus tard, Ibn Khaldoun développa le concept d'asabiyya pour décrire une tribu ou un ensemble de tribus finissant par fonder une dynastie ou dawla. Au XIXᵉ siècle, afin de contrecarrer la puissance européenne, les Ottomans commencèrent à organiser leur empire à l'image des puissances occidentales, modifiant le sens de dawla, qui devint alors le pays.
Que se passe-t-il dans l'Espagne musulmane du Moyen Âge ? On ne peut parler de l'Espagne en tant que nation, car ce concept n'existait même pas à cette époque. La notion européenne de nation émerge au XVIIIᵉ siècle ; auparavant, elle servait à associer des personnes originaires d'une même région ou d'une même ville (du latin natio ou nationem, lui-même dérivé du verbe nasci, naître). Le grand basculement s'est produit lorsque la nation a été associée à la souveraineté.
Or, si nous appliquons la définition de la nation donnée par la RAE à différents moments de l'histoire où cet ensemble de personnes habitait la même région — bien que celle-ci s'étendît de part et d'autre du Détroit, comme aux époques phénicienne, romaine, islamique et même chrétienne —, nous constatons que la nation de chacune de ces époques avait des limites qui ne coïncident pas avec les frontières actuelles, et qui, au contraire, se chevaucheraient. Par tout cela, je veux dire que nos relations avec l'Afrique du Nord ne sauraient se circonscrire à l'avènement de l'islam pour s'achever avec la conquête de Grenade en 1492 : cette relation est permanente et subsiste encore dans l'Espagne d'aujourd'hui, grâce aux communautés, tribus et ethnies qui ont vécu simultanément en Afrique du Nord et dans la péninsule Ibérique, et naturellement grâce à la population espagnole nord-africaine de Ceuta, Melilla, du Rocher de Vélez, du Rocher d'Alhucemas et des îles Canaries.
Par ailleurs, la RAE définit l'État comme un « Pays souverain, reconnu comme tel dans l'ordre international, établi sur un territoire déterminé et doté d'organes de gouvernement propres », ainsi que comme une « Forme d'organisation politique, dotée d'un pouvoir souverain et indépendant, intégrant la population d'un territoire ». L'idée contemporaine d'État a commencé à se formaliser au XVIᵉ siècle, mais ce n'est qu'avec la signature des traités de la Paix de Westphalie en 1648, mettant fin à la guerre de Trente Ans, qu'a été défini ce que nous entendons aujourd'hui par État, en consacrant le principe de souveraineté territoriale : chaque État détient l'autorité exclusive à l'intérieur de ses frontières et aucune puissance extérieure (comme le Pape ou le Saint-Empire) ne peut s'immiscer dans ses affaires intérieures.
En assimilant les significations, on pourrait dire que le premier État au Maroc est apparu au VIIIᵉ siècle avec la dynastie idrisside, alors qu'en Europe, ce n'est qu'à la fin du Moyen Âge, avec la disparition du féodalisme, que les premiers États (au sens moderne du terme) ont vu le jour.
4.05 Ethnographies transfrontalières
Nous avons déjà souligné qu'on a tendance à simplifier al-Andalus en la réduisant à une conquête de l'islam, et donc des musulmans, qui aurait consécutivement constitué une extension du territoire marocain. La réalité fut tout autre.
En premier lieu, les vagues initiales étaient composées de tribus berbères placées sous le commandement et l'autorité des Arabes du califat de Damas. Avec les chrétiens convertis à l'islam (les muladís), elles constituèrent le socle de la population ; au fil du temps, ces muladís en vinrent à représenter un poids démographique majeur (Cristianos y musulmanes en la España medieval (711-1250), Thomas F. Glick). Avec l'émergence et l'arrivée des dynasties successives, les populations qui gagnaient la Péninsule depuis le Sahel, l'Afrique du Nord et le Moyen-Orient n'ont fait qu'accroître la diversité ethnique et tribale générale. Le passage des siècles n'a pas pour autant signifié une homogénéisation de ces populations : certaines tribus ont continué à pratiquer l'endogamie, préservant ainsi leurs propres cultures et traditions.
D'autre part, il n'y a pas eu de ligne de démarcation nette matérialisant la frontière entre l'islam et le christianisme, mais plutôt l'émergence de multiples territoires entremêlés dont le pouvoir pouvait être exercé indifféremment par des chrétiens ou des musulmans. Les travaux historiques et archéologiques ont démontré que les cités abritaient diverses communautés, disposant de leurs propres quartiers (juiveries, maureries), de leurs édifices représentatifs (mosquées, églises, synagogues…), ainsi que de leurs devoirs et de leurs droits (comme nous l'avons évoqué, chrétiens et juifs formaient des minorités religieuses appelées dhimmis et jouissaient d'une protection coranique assortie d'un statut juridique propre). La prise d'une ville par des troupes musulmanes ou chrétiennes n'entraînait pas l'expulsion immédiate des communautés « envahies » ; dans la majorité des cas, celles-ci demeuraient sur place. Néanmoins, chaque dynastie et chaque royaume a eu un impact distinct sur le traitement réservé à ces différentes communautés, dont la proportion pouvait varier considérablement à chaque changement de régime, allant parfois jusqu'à disparaître à la suite de décrets d'expulsion.
Ce sont précisément ces décrets d'expulsion, promulgués tant par les musulmans que par les chrétiens, qui ont provoqué à diverses époques de l'histoire une série de mouvements migratoires en sens inverse, c'est-à-dire du nord vers le sud — d'al-Andalus vers l'Afrique du Nord —, impliquant des Arabes, des Berbères, des juifs et des chrétiens. Les principales communautés ethnoreligieuses issues de ce processus de coexistence, qui a duré près de dix siècles, étaient les suivantes :
Mozarabes: Chrétiens qui vivaient en territoire musulman et en avaient adopté la culture. Certains furent expulsés au XIIᵉ siècle par les Almoravides et s'établirent à Fès, Meknès, Salé et Marrakech. Bien qu'exilée, et en raison de ses compétences dans les techniques de construction et l'artisanat, cette population finit par être acceptée par les sociétés de ces villes. Plus marquants encore furent ceux qui intégrèrent les milices chrétiennes au service, d'abord, des sultans almoravides dans leurs luttes contre les Almohades, puis aux côtés des vainqueurs, les Almohades eux-mêmes, bien que ces derniers aient décrété des années plus tard l'obligation de se convertir à l'islam sous peine de mort en cas de refus (Historia de los mozárabes de España, Francisco Javier Simonet).
Muladís: Chrétiens convertis à l'islam (la majorité de la population). Entre les XIIIᵉ et XVIIᵉ siècles, ils s'installèrent progressivement au Maroc, en Algérie et en Tunisie au fur et à mesure que les chrétiens reconquéraient le territoire (Al-Andalus Estructura antropológica de una sociedad islámica en occidente, Pierre Guichard; Al-Andalus 711-1492: une histoire de l’Espagne musulmane, Pierre Guichard ).
Séfarades: Juifs expulsés à la fin du XVᵉ siècle en vertu de l'Édit de Grenade de 1492, ils s'établirent au Maroc (Tétouan, Tanger, Fès, Larache et Ksar El Kébir), en Algérie, en Turquie, en Grèce, en Italie, aux Pays-Bas… À partir du XIXᵉ siècle, certains d'entre eux s'installèrent à Ceuta et font aujourd'hui partie intégrante de la société civile ceutienne (Los judíos en la España moderna y contemporánea, Julio Caro Baroja).
Mudéjars: Musulmans demeurés dans les territoires reconquis par les chrétiens, conservant initialement leur religion et leurs lois. Ils quittèrent ces terres entre les XIIIᵉ et XVIᵉ siècles après avoir refusé le baptême, transitant d'abord par le royaume de Grenade avant de s'établir définitivement à Fès et Tétouan (Los moriscos antes y después de la expulsión, Míkel de Epalza).
Morisques: Descendants des musulmans d'al-Andalus résidant dans la Péninsule qui, après la chute de Grenade en 1492, furent contraints de se convertir au christianisme. Beaucoup émigrèrent au début du XVIIᵉ siècle ; on estime leur nombre à près de 300 000, dont 40 000 s'établirent au Maroc : à Tétouan, Tanger, Chefchaouen, Fès, Rabat et Salé (où ils allèrent jusqu'à fonder une république indépendante). Ils gagnèrent également l'Algérie (Alger, Oran, Tlemcen), la Tunisie et la Turquie. Il est curieux de constater que les Morisques y furent traités comme des communautés étrangères, de la même manière que sont perçus aujourd'hui les Européens d'origine maghrébine lorsqu'ils s'installent au Maroc (Historia de los moriscos. Vida y tragedia de una minoría, Antonio Domínguez Ortiz y Bernard Vincent; Los moriscos del Reino de Granada, Julio Caro Baroja).
À ces groupes ethniques pouvaient s'en ajouter d'autres en fonction des langues parlées, non nécessairement associées à leur religion : les chrétiens arabophones ou musta'rib, les musulmans romanophones ou ladino, et les Berbères des zones rurales qui ont préservé leur langue et leur culture de manière autonome par rapport à l'arabe. Cela implique que pendant une grande partie de la période d'al-Andalus, jusqu'à deux ou trois langues étaient parlées au sein d'une même cité.
Cette richesse sociale ne se traduisait pas toujours par une coexistence harmonieuse ; les révoltes entre communautés étaient fréquentes et ne se limitaient pas aux clivages religieux. Les plus marquantes furent celles des Berbères contre le califat omeyyade, qui provoquèrent une émigration forcée vers le Maghreb aux VIIIᵉ et IXᵉ siècles, marquée notamment par l'arrivée à Fès d'une masse de population qui bâtit la partie de la médina connue sous le nom de quartier des Andalous.
Comme nous l'avons vu, l'héritage d'al-Andalus d'un point de vue ethnographique se répartit aujourd'hui principalement entre l'Espagne et le Maroc, bien que non exclusivement.
Les multiples imbrications de groupes ethniques en al-Andalus rendent complexe la délimitation des frontières, mais cette casuistique n'est pas exclusive aux territoires ayant connu une confrontation religieuse ; elle est, à mon sens, davantage liée à la géographie et à son importance stratégique. Si l'on observe la Mauritanie, on constate également que l'avènement de l'islam y a provoqué une profonde convulsion, s'ajoutant à celles qui se développaient depuis des siècles sous l'effet des migrations de tribus nomades et des interactions, paisibles ou conflictuelles, de groupes ethniques venus du Maghreb, du Moyen-Orient, du Mali, du Sénégal, du Niger… Berbères, Arabes, Wolofs, Peuls, Soninkés, Bafours, Juifs… Cette diversité rend plus complexe encore l'établissement de frontières fondées sur les origines, tant géographiques qu'ethniques. Examinons quelques exemples à travers certaines des principales tribus qui arpentent la côte atlantique du Sahara (Estudios Saharianos, Julio Caro Baroja).
Les Oulad Tidrarine sont les descendants des Almoravides, plus précisément du sultan Abou Bakr ibn Omar al-Lamtouni (émir almoravide de l'Adrar mauritanien au XIᵉ siècle). Ils revendiquent une ascendance parmi les Ansâr (les habitants de Médine qui ont soutenu le prophète Mahomet). Selon leur tradition orale, ils descendent d'un ancêtre éponyme nommé Hannin (surnommé Tidrarin), établi lors de l'expansion arabe médiévale. Ils se sont principalement installés le long de la bande atlantique, depuis le cap Boujdour jusqu'à l'embouchure du fleuve Drâa.
Les Oulad Delim sont les descendants directs des migrations arabes des Banu Ma'qil (originaires de la péninsule Arabique), et plus particulièrement de la branche des Beni Hassan qui s'est enfoncée du Maghreb vers le Sahara entre les XIVᵉ et XVᵉ siècles. Ils ont d'abord tenté de s'installer dans la vallée du Ziz (aux alentours de Sijilmassa), puis dans la vallée du Drâa (Zagora), avant d'accomplir au XVᵉ siècle leur établissement définitif dans la région du Río de Oro, en expulsant les tribus berbères qui occupaient alors ce territoire nomade.
Les Reguibat possèdent des racines à la fois arabes et berbères (issues de la confédération Sanhadja, elle-même cofondatrice de la dynastie almoravide) et font remonter leur généalogie à la dynastie idrisside par l'intermédiaire de leur fondateur, le prédicateur soufi du XVIᵉ siècle Sidi Ahmed al-Reguibi, qui s'est établi dans le bassin de la Saguia el-Hamra. Ils sont parvenus à dominer un vaste territoire tout en s'assurant le contrôle des grandes routes caravanières qui reliaient le sud du Maroc, l'Algérie, la Mauritanie et le Mali.
Comme nous le constatons, la nomadisation des tribus et des ethnies, leur coexistence ainsi que le métissage mûri au fil des siècles rendent presque impossible l'établissement de frontières dans la moitié nord du continent africain sur la seule base de la pureté ethnique, et encore moins selon la délimitation de territoires qui n'ont cessé de varier tout au long de l'histoire.
4.06 Civilisations croisées
La complexité de l'organisation ethnographique des sociétés qui habitent des territoires stratégiques et frontaliers contraste avec la facilité avec laquelle des lignes de démarcation sont établies, y compris entre les civilisations. Le terme civilisation, tout comme ceux de nation et d'État, a évolué au fil de l'histoire. Selon la RAE, il s'agit de l'« ensemble de coutumes, de savoirs et d'arts propre à une société humaine ». Toutefois, son étymologie provient du latin civis (citoyen) et civitas (cité), et depuis le Moyen Âge, c'est un concept associé aux populations sédentaires organisées dans un espace physique (la ville), mais aussi social et politique, où l'agriculture constitue la clé pour qu'une population se sédentarise et évolue jusqu'à devenir une civilisation. En ce sens, la première civilisation serait la civilisation perse, et la sédentarisation y a été rendue possible par l'existence d'oasis apparues sur les rives des fleuves.
Or, ce concept exclut les sociétés tribales nomades. Il suffit pourtant d'étudier l'organisation sociale, par exemple, des tribus qui ont habité le Sahara autour de la djema'a ou assemblée, ainsi que la distribution et la structure spatiale des campements nomades comprenant jusqu'à 250 khaïmas (tentes) et 1 500 personnes, établis régulièrement (et de manière récurrente) là où se trouvait une source d'eau — qu'il s'agisse d'un fleuve, d'un lac, d'un puits ou d'une source —, avec un développement de l'agriculture à une échelle plus restreinte que celle des oasis et limitée à un espace temporel déterminé, sans oublier la stratification sociale et le partage des métiers au sein d'un campement nomade (tels que ceux étudiés dans les années 1950 au Sahara par Julio Caro Baroja et décrits dans son ouvrage Estudios Saharianos), pour comprendre que le terme civilisation pourrait également s'appliquer à ces formes d'organisation et d'habitation. Cela va à l'encontre de la thèse exposée par Charles Redman dans Les Orígenes de la Civilización, , où la tribu n'est qu'un stade préalable à la civilisation, qui évoluerait de la bande à la tribu, puis à la chefferie et enfin à l'État. Même si la composante urbaine était absente à l'origine, interdisant l'usage de la racine civitas, on pourrait recourir à un terme associé au campement (en latin campus) ou au nomade (en grec nomas) ; une proposition pourrait être la campunomasie, dont la définition adoptée par la RAE serait l'« ensemble de coutumes, de savoirs et d'arts propre à une société nomade ».
Mais qu'en est-il de ces tribus nomades qui s'organisent en confédérations dotées d'une structure de pouvoir et qui franchissent ensuite le pas vers la dynastie ? Pour accéder à la qualification de civilisation, elles ont dû se sédentariser dans des villes existantes ou en fonder de nouvelles, à l'instar des Idrissides (fondateurs de Fès), des Almoravides (fondateurs de Marrakech), des Almohades, des Mérinides, des Saadiens et des Alaouites. En d'autres termes, les tribus nomades du désert se trouvent à l'origine même du Maroc depuis le VIIIᵉ siècle. Pourrait-on dès lors définir les dynasties issues du Sahara comme des civilisations ? Toutes étaient composées, dans leurs phases initiales, de tribus nomades du Sahara et toutes ont établi leur capitale au Maroc. S'il en était ainsi, quelle serait alors la base de la civilisation du Maroc ? Aujourd'hui, le terme le plus communément accepté serait « arabo-amazighe », mais il s'agit selon moi du résultat de la juxtaposition des concepts de civilisation arabe et berbère, alors que dans les faits, dès l'avènement de l'islam, elles se sont entremêlées de multiples manières pour donner naissance à de nombreuses dynasties accompagnées de tribus nomadisant dans diverses régions, où la composante sahélienne jouait également un rôle majeur.
Il serait réducteur de s'en tenir au seul niveau arabo-amazigh, dans la mesure où les Berbères ont coexisté avec d'autres civilisations — notamment phénicienne, grecque et romaine —, tout comme les Arabes qui, outre ces trois civilisations, ont également côtoyé les Perses (considérés comme la première civilisation). Cette coexistence a donné naissance à un patrimoine qui subsiste toujours : par exemple, les cités fondées par les Phéniciens sur la rive sud du Détroit (Ceuta et Tanger), ou les industries développées par les Romains, telles que les salaisons sur le Détroit et l'agriculture dans diverses régions comme la plaine du Gharb (la Tingitane dans l'Antiquité tardive, IIIᵉ-VIIᵉ siècles, Noé Villaverde Vega). Il ne faut pas non plus oublier les solutions architecturales et techniques adoptées par l'architecture dite islamique, tant en Afrique du Nord que dans la péninsule Ibérique (La continuidad: Roma, Bizancio, Oriente islámico y lo hispanomusulmán. Arquitectura y decoración, Basilio Pavón Maldonado), comme le concept de la maison à patio ou l'ensemble de l'ingénierie hydraulique à grande et petite échelle (depuis les Romains, seuls les matériaux ont été améliorés, mais les principes hydrauliques appliqués restent inchangés). Les hammams ou bains arabes sont une évolution des thermes romains (Ingeniería hidráulica romana, Carlos Fernández Casado) ; la structure des aqueducs a été adaptée à l'architecture pour couvrir de grands espaces, comme dans la mosquée de Cordoue… Cet héritage technique s'avère plus complexe encore si l'on songe que, sous les dynasties almoravide et almohade, des ingénieurs andalous furent sollicités pour concevoir et exécuter les infrastructures hydrauliques de Marrakech : un système complexe de rivières, de canaux, de séguias, de khattaras (canaux souterrains), de bassins et de fontaines de quartier, nécessaire pour approvisionner en eau tant la médina que les parcelles agricoles, dans ce qui fut un projet conjoint d'oasis et de cité (Las huertas de Marrakech en las fuentes escritas: bustan, buhayra, yanna, rawd y agdal, siglos XII-XX, Julio Navarro Palazón et José Miguel Puerta Vílchez), ou plus exactement, d'une oasis abritant une ville en son sein. Il paraît évident que ces systèmes andalous puisaient leurs fondements dans le patrimoine hydraulique romain encore en usage dans la Péninsule; les Andalous l'ont perfectionné puis appliqué en Afrique du Nord.
Comme nous le voyons, l'héritage phénico-gréco-romain est parvenu en Afrique du Nord directement par la Méditerranée, mais également retravaillé depuis la Péninsule à l'époque islamique. Si l'on ajoute à ces influences les apports techniques importés par les populations qui se sont installées au Maroc après avoir été expulsées de la Péninsule à différentes époques, on constate qu'une grande partie du patrimoine marocain plonge ses racines dans l'héritage gréco-romain.
Les racines marocaines doivent également être cherchées dans le Sahel. Bien avant l'arrivée de l'islam, des tribus nomades berbères d'Afrique du Nord disposaient déjà d'une zone de déplacement englobant le Sahel. Ces échanges ont pu être sporadiques, s'étendre sur des siècles, ou même s'avérer permanents, comme le démontrent les tribus berbères de la Mauritanie contemporaine. La zone de transition entre le Sahel et le Sahara a été propice à la rencontre et au développement de cultures et de traditions liées à des tribus et des ethnies comme les Wolofs, les Peuls ou les Soninkés…, qui ont donné naissance à des empires aux rayonnements territoriaux divers, ayant leurs épicentres dans le Mali actuel ainsi que sur les fleuves Sénégal et Niger : l'Empire du Ghana (VIIIᵉ-XIIIᵉ siècles), la dynastie almoravide (XIᵉ-XIIᵉ siècles), l'Empire du Mali (XIIIᵉ-XVIᵉ siècles) et l'Empire songhaï (XVᵉ-XVIᵉ siècles). Ces régions peuvent paraître lointaines, mais il convient de rappeler que les Almoravides ont atteint le nord de la Péninsule et que, pratiquement jusqu'au XVIIᵉ siècle, le commerce (et par conséquent les échanges culturels) entre le Sahel et la péninsule Ibérique a été constant : d'abord sous les dynasties arabo-amazighes, puis avec l'Espagne et le Portugal jusqu'au XVIᵉ siècle, époque marquée par la disparition de l'Empire songhaï (consécutive à la conquête du Mali par la dynastie marocaine saadienne, au moyen d'une armée commandée par des chrétiens andalous) et par l'irruption du commerce de l'or avec le continent américain.
Si nous changeons de perspective pour analyser les racines espagnoles, nous penserons immédiatement aux civilisations gréco-romaine et judéo-chrétienne, ainsi qu'aux sept siècles d'al-Andalus. Or, comme nous l'avons constaté, il ne s'agit pas d'un héritage exclusivement marocain, mais également syrien, tunisien, algérien et mauritanien si l'on parle de territoires ; et si l'on se réfère aux civilisations, il faudrait évoquer les civilisations arabes, amazighes et sahéliennes.
En comparant les racines des actuels royaumes d'Espagne et du Maroc, nous pouvons affirmer que nous partageons pratiquement la même socle en matière de civilisations. Ce n'est que depuis quelques siècles qu'une divergence s'est produite dans l'évolution de nos sociétés. Toutefois, les processus migratoires contemporains en provenance de divers pays arabes (principalement du Maroc et d'Algérie) inversent aujourd'hui cette situation, faisant en sorte que, dans de nombreuses villes espagnoles, la culture arabo-amazighe soit à nouveau présente, comme elle l'était il y a six siècles.
Enfin, si nous nous concentrons sur la Ceuta du XXIᵉ siècle, avec la présence de chrétiens, de musulmans et de juifs, nous prenons conscience que nous sommes le dénominateur commun de la somme de deux cultures, voire de civilisations communément identifiées à l'Espagne et au Maroc, ce qui constitue une immense richesse.
Credits texts, photos and drawings: Carlos Pérez Marín