03. Patrimoine partagé en Afrique du Nord



 

 03. Patrimoine partagé en Afrique du Nord

   Faisons un rapide survol de l’histoire de notre ville à travers le patrimoine historique qui nous est parvenu et sa relation avec celui existant dans d'autres villes d'Afrique du Nord à chacune des périodes historiques.


3.01 Prehistoire

   La première référence à une présence humaine à Ceuta nous est apportée par les travaux menés à Al’Abri et grotte de Benzú par l'Université de Cadix et la Ville Autonome de Ceuta depuis 2001. Dans le quartier aujourd'hui connu sous le nom de Benzú, la présence de sociétés de chasseurs-cueilleurs-pêcheurs au Paléolithique moyen (il y a 250 000 ans) a été constatée. Bien que ces populations occupaient temporairement les cavités offertes par la géologie escarpée de la côte nord de Ceuta, des études ultérieures dans l'isthme (plus précisément à l'intérieur de la Porte Califale) ont montré qu'il existait également des sociétés sédentaires qui fabriquaient des outils. Pour une meilleure compréhension de cette période, nous ne pouvons limiter notre étude à la seule municipalité de Ceuta: d'une part, le niveau de la mer était inférieur de 110 mètres et le trait de côte différait grandement du tracé actuel, ce qui réduisait la distance entre les deux continents; d'autre part, des vestiges de sociétés similaires ont occupé toute la côte nord-africaine jusqu'à Tanger.

   Précisément, dans la grotte de Mugharet el-Aliya à Tanger, dans la zone du cap Spartel, des vestiges attribués à l'origine à des Néandertaliens ont été découverts, mais des études ultérieures, semblent indiquer qu'il s'agit en réalité d'Homo sapiens. Si cette étude venait à se confirmer, elle constituerait une avancée par rapport aux résultats des travaux menés à Benzú, où, jusqu'à présent, seuls des ustensiles mais aucun reste humain n'ont été mis au jour. Ce fait serait marquant pour expliquer une éventuelle spécificité de la Cabililla, mais ne ferait que renforcer l'importance de la rive sud du Détroit durant la préhistoire. Il conviendrait d'y inclure les gisements préhistoriques découverts dans les baies entre Tanger et Ceuta (Belyounech, Marsa, Dalia…) et aux embouchures des fleuves (Aliane, Ksar es-Seghir…), ainsi que les fouilles et prospections réalisées au milieu du siècle dernier (principalement par Tarradell) et lors des travaux plus récents, entre 2008 et 2012, de la Carte Archéologique du Nord du Maroc (dirigée par Raissouni, Bernal, El Khayari, Ramos et Zouak).

   Des spécialistes des deux côtés du Détroit espèrent pouvoir démontrer que le passage de l'hominidé de l'Afrique vers l'Europe ne s'est pas uniquement effectué par le delta du Nil et le détroit de Bab-el-Mandeb, mais également par le détroit de Gibraltar. Cependant, il ne suffira pas de mener des études de manière indépendante ou isolée dans les localités nord-africaines mentionnées: il faudra considérer l'ensemble de la rive sud du Détroit. Et si l'on parvient un jour à une conclusion, elle ne pourra pas constituer une découverte scientifique exclusive d'un pays ou d'un autre, d'autant plus que la population de la Cabililla occupait toute la baie de Benzú, aujourd'hui divisée entre la municipalité de Ceuta et celle de Belyounech au Maroc.

 

3.02 Antiquité

3.02.01 Phénie

   On ne sait rien des autres périodes préhistoriques et il faut avancer jusqu'à l'Antiquité pour retrouver une présence humaine à Ceuta. Ainsi, à partir de l'an 1300 av. J.-C., la civilisation phénicienne, issue de l'extrémité orientale de la Méditerranée (ce qui correspond aujourd'hui à la Syrie, au Liban, à Israël et à la Palestine), a progressivement occupé des sites côtiers en suivant la rive sud de la Méditerranée jusqu'à atteindre le détroit de Gibraltar. Là, tirant parti de ses caractéristiques géographiques, elle s'est établie de part et d'autre du Détroit en fondant Barbésula et Cerro del Prado (qui sera déplacé plus tard à Carteia) sur la rive nord; Kach Kouch, Abyla, Ksar es-Seghir, Tingis, Cotta, Tahaddart, Sania e Torres, Metrouna… sur la rive sud. De cette époque nous vient un héritage matérialisé par des structures murales (à côté de la cathédrale) et des céramiques (issues du gisement mentionné et récupérées dans les fonds marins). Le fait de maîtriser le commerce maritime leur a conféré une puissance considérable, jouant le rôle de lien (commercial et culturel) entre les villes et les colonies des deux extrémités de la Méditerranée, et allant jusqu'à fonder des cités comme Carthage, qui deviendra plus tard le berceau de la civilisation punique. Une telle puissance les a amené à rivaliser pour le contrôle des mers avec les Grecs eux-mêmes, dont il nous est également parvenu des vestiges céramiques, en plus de mentions dans diverses œuvres littéraires et travaux scientifiques (Pseudo-Scylax, Strabon, Diodore de Sicile, Ptolémée…) la désignant sous le nom d'Hepta Adelphoi. En somme, dès le VIIᵉ siècle av. J.-C., la ville faisait partie d'un réseau de localités (et non de territoires) qui traversait la Méditerranée d'orient en occident sur son flanc sud, et qui se prolongeait le long de la côte atlantique avec la fondation d'autres cités telles qu'Arzila, Lixus (selon les archéologues, le port phénicien le plus important de l'Atlantique), Moulay Bousselham, Banasa, Chellah et Essaouira. Cette dernière cité serait la plus méridionale, bien qu'à ce jour les recherches indiquent que ce site n'était utilisé que de façon saisonnière.

   Ceuta a fait partie de la civilisation punique entre les IVᵉ et IIᵉ siècles av. J.-C., comme en témoignent les amphores retrouvées, bien qu'aucun reste d'établissement permanent n'ait été découvert pour l'instant (contrairement aux tombes de Tanger). Mais le fait que Carthage n'ait pas seulement maintenu les cités et colonies fondées par les Phéniciens, mais qu'elle les ait développées en renforçant son pouvoir militaire et commercial sur la côte africaine, dans les principales îles de la Méditerranée (Sicile, Sardaigne, Corse, Baléares…) et dans les territoires intérieurs (péninsule Ibérique, Afrique du Nord, Moyen-Orient), a conduit notre ville à intensifier ses relations avec d'autres ports, au point que les produits dérivés des salaisons étaient vendus jusqu'à Corinthe (Grèce), illustrant à nouveau les connexions commerciales entre les deux extrémités de la Méditerranée.

À Tanger, les gisements phénico-puniques sont plus nombreux, peut-être en raison des caractéristiques géomorphologiques de sa côte et de sa longueur. Des vestiges ont ainsi été mis au jour à Mghogha es-Sghira, au cap Spartel, à Ras Achakar, Gandori, Djebila, Malabata, Marshan, Mries, Mers et à la Ferme Petit Bois. Il ne faut pas oublier que c'est à cette époque, et surtout lorsque Carthage est devenue la capitale de l'État punique, qu'a lieu une véritable colonisation des côtes du Détroit, du moins pour ce qui est de sa rive africaine.

3.02.02 Rome

   Après les guerres puniques et avec la disparition de l'Empire carthaginois, Ceuta fut intégrée au royaume de Maurétanie (qui avait toujours maintenu des relations tant avec les Phéniciens qu'avec les Carthaginois), jusqu'à l'irruption de l'Empire romain en l'an 44 apr. J.-C., date à laquelle elle fut incorporée à la province de Maurétanie Tingitane. Par la suite, au IVᵉ siècle, la province rejoignit l'Hispania Ulterior sous le nom d'Hispania Transfretana, devenant une province à cheval entre l'Afrique et l'Europe. Durant cette période, il ne s'agissait plus seulement d'une occupation côtière, mais de vastes territoires à l'intérieur desquels se sont développés des villes, des industries et des infrastructures. Au fil du temps, la ville a consolidé son statut au sein de l'organisation administrative de l'Empire romain, obtenant au IIᵉ siècle la qualification de municipe romain. Bien qu'aucun tracé urbain permettant d'affirmer l'existence d'une ville proprement dite n'ait été mis au jour, les fouilles archéologiques révèlent la présence d'une fortification sur l'isthme ainsi que d'une importante industrie liée aux salaisons (avec des vestiges de cuves et d'amphores). Cela plaçait la ville comme un maillon supplémentaire du complexe industriel structuré autour de l'industrie mercière et poissonnière du détroit de Gibraltar et des côtes atlantiques du Portugal et du Maroc, où le produit le plus convoité par Rome était le garum, au point que des marchands de Ceuta le vendaient directement sur les marchés de la capitale de l'Empire. Même en l'absence d'une ville constituée au sens strict (du moins selon les découvertes actuelles), il ne s'agissait pas non plus d'un simple mouillage: dans le cas contraire, on n'y aurait pas édifié une basilique paléochrétienne (entre les IVᵉ et Vᵉ siècles) pour y enterrer ses citoyens, comme le démontrent les vestiges du castellum découvert à l'intérieur de la Muraille Royale, la nécropole et la basilique tardo-romaine construite au-dessus, la sépulture des Puertas del Campo, l'aqueduc d'Arcos Quebrados, l'édifice de culte dédié à Isis, ainsi que les cuves de salaisons et les amphores sur l'isthme…

   En tout état de cause, Ceuta faisait partie d'un réseau industriel côtier aux côtés d'autres sites appartenant aujourd'hui au Maroc: Marsa, Ksar es-Seghir, Cotta, Tahaddart, Lixus, Sania e Torres, Metrouna… Tous dépendaient cependant des societates ou sociétés de la Bétique, qui assuraient le plus gros des exportations de salaisons. Néanmoins, la principale cité de la province était Tingis (Tanger), capitale de la Maurétanie Tingitane et sommet d'un triangle où se concentrait une grande partie du pouvoir, aux côtés de Volubilis et de Sala Colonia (Chellah à Rabat). La réalisation d'infrastructures et le développement de villes y ont permis une exploitation à grande échelle des ressources agricoles de la région, cette nouvelle activité s'ajoutant à l'industrie maritime déjà implantée sur le littoral.

 

3.03 Antiquité tardive

3.03.01 Byzance

   Au début du Vᵉ siècle, les Vandales entreprennent leur expansion depuis leur région d'origine (ce qui correspond aujourd'hui aux côtes allemandes et polonaises de la mer Baltique) vers le sud, franchissant les frontières romaines jusqu'à atteindre l'Afrique du Nord. Ils prennent d'abord Tanger, puis Ceuta et même Volubilis (près de Meknès), avant d'établir définitivement leur capitale à Carthage, d'où ils imposent un nouvel ordre en Méditerranée occidentale grâce au contrôle des îles Baléares, de la Corse, de la Sicile et de la Sardaigne. Une telle puissance leur permet de prendre Rome et, peu après, de négocier un traité de paix avec Byzance. De la période vandale, il n'y a pas de vestiges notables à signaler dans les régions d'Afrique du Nord proches du Détroit, principalement parce qu'il s'agissait de raids et non d'une occupation permanente; néanmoins, l'ensemble de l'industrie des salaisons dans la zone du Détroit a continué de fonctionner, tout comme ses ports, du moins jusqu'à leur défaite au VIᵉ siècle face aux Byzantins.

  L'empereur Justinien Iᵉʳ, dans le cadre de sa stratégie visant à réunifier les empires romains d'Occident et d'Orient (Recuperatio Imperii), propose d'initier la « reconquête » à partir de deux pôles opposés: d'une part depuis Constantinople même, et d'autre part depuis la péninsule Ibérique, en utilisant toutefois la ville de Septem (Ceuta) comme base logistique pour approvisionner des cités telles que Malaca (Málaga) et Carthago Nova (Carthagène). L'importance que revêtait Ceuta pour Byzance est apparue clairement à travers l'existence d'une fortification byzantine venant consolider un ouvrage romain antérieur. Il s'agit d'une muraille qui, en certains points, dépasse 7 m de hauteur et qui (sous réserve de confirmation au niveau du bastion de la Coraza) pourrait dépasser 200 m de longueur; cela en ferait la construction byzantine la plus importante identifiée dans la zone du Détroit (Del istmo a las murallas reales: Un desafío para la arqueología preislámica de Septem ss. I-VII d.C., Villada, Cazorla).

 Bien que certaines sources mentionnent également la prise de Tanger par l'armée byzantine, aucune preuve archéologique d'une occupation continue ni de l'exécution de travaux de fortification n'a été mise au jour. En réalité, les recherches les plus récentes (Carte archéologique du Nord du Maroc) indiquent une absence totale de vestiges byzantins au-delà de la ville de Ceuta du côté africain. Ce constat explique le fait que la ville de Ceuta dépendait directement de Constantinople, à l'extrémité orientale de la Méditerranée, et non d'un pouvoir local ou régional.

 Bien qu'ils soient parvenus à occuper une bande de terre importante dans le sud et le sud-est de la péninsule, il n'est pas établi que les Visigoths aient occupé la ville — du moins en l'absence de preuves archéologiques —, de sorte que les Byzantins se seraient maintenus dans la cité jusqu'à l'arrivée des Arabes.

 

3.04 Moyen Age

   La présence visigothique ne s'est pas traduite par la fondation de nouvelles villes, mais par la réutilisation des cités et des constructions déjà existantes. Avec l'arrivée des troupes musulmanes dans le Détroit, d'importantes infrastructures seront progressivement réalisées sur les deux rives, en plus de réédifications ou de réoccupations d'espaces urbains abandonnés.

3.04.01 Omeyyades

   À la fin du VIIᵉ siècle, les premières incursions militaires du califat omeyyade de Damas débutent en Afrique du Nord, menées par le gouverneur d'Ifrīqiya (actuelle Tunisie). En plus d'affronter les cités visigothes de Ceuta et Tanger, ces troupes durent également faire face, dans un premier temps, aux tribus berbères de la région. À la suite de l'accord conclu avec le comte Julien, la ville est définitivement occupée en 711 et utilisée, de même que Ksar es-Seghir et Tanger, comme base logistique pour la « conquête » de la péninsule Ibérique.

   Compte tenu de l'hétérogénéité des troupes omeyyades, qui comptaient dans leurs rangs de nombreuses tribus berbères d'Afrique du Nord, ces dernières tirèrent parti de l'absence des unités venues de Syrie pour prendre le contrôle de Ceuta. Elles engagèrent alors une série d'actions visant à s'affranchir de l'influence de Damas, indépendance qui sera acquise à la fin du VIIIᵉ siècle avec l'établissement de la dynastie idrisside (dont le fondateur s'était enfui de Bagdad pour s'installer au Maroc). Les Idrissides parvinrent à contrôler un territoire limité à l'est par l'actuelle Algérie et au sud par les contreforts de l'Anti-Atlas (plus précisément jusqu'à la cité de Tamdoulte, près d'Akka). Après trois décennies, le royaume fut divisé et s'affaiblit jusqu'à ce qu'au début du Xᵉ siècle, alors que le califat de Cordoue était déjà instauré en al-Andalus, Ceuta et Tanger fussent toutes deux prises et fortifiées. Il s'agissait précisément de entraver la traversée du Détroit par les nombreuses tribus nord-africaines hostiles au califat, et surtout de se protéger des attaques du califat fatimide (originaire de Tunisie mais dont la capitale était établie au Caire). En cette période de lutte pour l'hégémonie dans le monde arabe entre les califats omeyyade et fatimide, Ceuta et Tanger devinrent les avant-postes défensifs majeurs des Omeyyades. Elles remplirent pleinement leur rôle puisqu'elles ne furent jamais prises, permettant aux Omeyyades de maintenir le contrôle du Détroit depuis les ports nord-africains (Ceuta, Arzila, Tanger et Melilla) et péninsulaires (Tarifa, Almería, Almuñécar, Málaga et Algésiras).

   Notre ville devint ainsi une position avancée des Omeyyades (de Cordoue) en Afrique, comme en témoignent les murailles édifiées au cours de ce siècle. Ces fortifications eurent une telle ampleur qu'elles conservèrent leur fonction défensive jusqu'au XVIᵉ siècle, comme nous le verrons plus tard. L'importance capitale de ces murailles résidait dans le fait que ce n'était pas seulement la prise de Ceuta qui était en jeu, mais celle du califat de Cordoue lui-même: si Ceuta tombait, le califat s'effondrait. On peut affirmer de la même manière l'importance accordée à Tanger par Cordoue; la superficie estimée de son kasbah figurait parmi les plus vastes construites par le califat, bien que l'absence d'études archéologiques sur les murailles existantes empêche de mesurer pleinement leur portée réelle (notamment parce que les Anglais détruisirent à la poudre les fortifications de la ville lorsqu'ils l'abandonnèrent au XVIIᵉ siècle).

   Après la désintégration du califat de Cordoue en royaumes de taïfas, Ceuta fut intégrée à la taïfa de Málaga, puis à celle de Grenade (après la conquête de Málaga par cette dernière), jusqu'à ce qu'une tribu berbère issue des Barghawata s'empare de la ville et fonde la taïfa de Ceuta, dans une certaine mesure soutenue par les Abbassides de Bagdad.

3.04.02 Almoravides

   L'instabilité générée par l'apparition des royaumes de taïfas prend fin avec l'irruption de la dynastie almoravide au XIᵉ siècle, dont l'origine se trouve dans une confédération de tribus nomades (Sanhadja, Lamtouna et Guezoula) dont la zone de déplacement s'étendait entre le Haut Atlas (au Maroc) et le fleuve Sénégal (en Mauritanie), bien que leurs racines originelles se situent en Algérie et au Sénégal. Depuis le désert du Sahara, ils conquièrent des villes et en fondent de nouvelles (comme Marrakech) jusqu'à atteindre le nord, prenant Ceuta en 1084 puis le reste des territoires rattachés aux taïfas dans la Péninsule. Cette dynastie est parvenue à contrôler un territoire s'étendant de la Mauritanie et du Mali au sud, jusqu'à Tlemcen en Algérie à l'est, et à la moitié de la péninsule Ibérique.

   Le pouvoir de cette dynastie ne se matérialise toutefois pas par un héritage architectural ou archéologique marquant dans notre ville (sauf si un jour il est confirmé que les murailles du mont Hacho ont été construites par eux, comme le rapporte al-Ansari dans sa description de la ville au XIVᵉ siècle). Cependant, son importance s'explique par le rôle majeur de quatre personnalités ceutiennes: à commencer par le deuxième émir, Ali Ibn Youssef, né à Ceuta, puis le géographe al-Idrisi, le juriste (cadi) Ayyad et Sidi Bel Abbès. Ces deux derniers sont devenus des saints patrons de la ville de Marrakech.

   L'importance de Ceuta contraste avec celle de Tanger, bien que l'absence d'études archéologiques ne permette pas d'identifier d'éléments constructifs du XIᵉ siècle, qu'ils soient visibles ou enfouis. Il est néanmoins très probable que des travaux de réfection et de consolidation des murailles ainsi que des édifices de nouvelle création aient été réalisés dans la ville, mais il est impossible pour l'instant d'affirmer l'existence d'un patrimoine matériel almoravide.

   Sans aucun doute, la ville possédant le plus riche patrimoine almoravide est Marrakech, non seulement parce qu'elle a été fondée par la dynastie en 1070, mais aussi parce qu'ils y ont créé une oasis abritant une médina. Malgré toutes les transformations subies au cours des siècles ultérieurs, on reconnaît encore la structure de l'oasis, son système hydrologique et certaines de ses constructions (murs d'enceinte, vestiges du palais al-Hajar, la coupole de l'édifice des ablutions [Koubba], le tracé de nombreuses rues de la médina…). Un important patrimoine hydraulique subsiste également à Rissani, édifié pour la gestion de l'eau de la cité de Sijilmassa et des oasis environnantes (The Last Civilized Place: Sijilmasa and Its Saharan Destiny, Ronald A. Messier et James A. Miller).

   Le patrimoine le plus représentatif réside peut-être dans les fortifications construites aux principaux carrefours des routes caravanières, d'Ouadane en Mauritanie jusqu’à Ceuta; Ouadane et Azougui dans la région de l'Adrar en Mauritanie; Agwidir (Asrir, Guelmim), Dar Sultan (Taghajijt, Guelmim), Tidri (Zagora), Tazagourt (Zagora), Oufilal (Errachidia), Jbel Mudawwar (Errachidia), Tasghimout (Marrakech), Amergou (Taounate) et la kasbah des Oudayas (Rabat) au Maroc.

   Ces faits et cet héritage patrimonial nous permettent d'affirmer que Ceuta était directement connectée non seulement avec la capitale almoravide, Marrakech, mais également avec Ouadane. En témoigne le fait que deux des trois fondateurs de la cité de l'Adrar ont séjourné à Ceuta pour y suivre des études auprès du cadi Ayyad avant de retourner dans leur contrée pour y fonder ladite ville en 1146 (Ouadane et Chinguetti. Deux villes anciennes de Mauritanie, Abdel Wedoud Ould Cheikh et Bruno Lamarche), faisant ainsi de Ceuta une référence académique et un pôle d'attraction dans toute l'Afrique du Nord.

3.04.03 Almohades

   Au milieu du XIIᵉ siècle, les Almoravides doivent faire face à une nouvelle dynastie, les Almohades (originaires de territoires situés au sud des montagnes du Haut Atlas, dans la province d'al-Haouz), qui finiront par occuper presque les mêmes territoires, les réduisant au sud jusqu'aux régions présahariennes mais les étendant en Afrique du Nord jusqu'à la Libye. À Ceuta, pas moins de deux rébellions menées par le cadi Ayyad ont interrompu la domination almohade sur la ville; lorsqu'ils l'ont définitivement soumise, ils en ont fait la principale cité du Détroit, au sein d'une province composée d'autres villes telles que Tanger, Algésiras et Málaga. La création de cette province à cheval sur deux continents et ayant pour espace commun le détroit de Gibraltar s'avère particulièrement intéressante (tout comme cela s'était produit avec l'Hispania Transfretana romaine). Sans aucun doute, il s'agissait d'assurer un contrôle accru sur le passage maritime entre les deux rives, comme l'avaient fait les Omeyyades deux siècles plus tôt, et bien avant eux les Phéniciens et les Romains lorsqu'ils occupaient l'espace maritime du détroit de Gibraltar. Le Détroit était (et reste) fondamental pour maintenir le pouvoir de part et d'autre de ses rives.

   À Tanger, les structures défensives de la kasbah sont réformées, mais l'essor de Ksar es-Seghir réduit le rôle et l'importance du port tangérois en raison de la saturation de la ligne maritime entre Ceuta et Algésiras; les Almohades décident alors de déplacer la logistique militaire vers les ports de Ksar es-Seghir et Tarifa, créant ainsi une nouvelle ligne maritime dans le Détroit.

   À Ceuta, la muraille omeyyade continue de remplir ses fonctions, bien que des réparations soient effectuées sans que l'on en connaisse exactement les motifs, comme dans le cas de la coupole de la tour jouxtant la Puerta Califal. Bien si les sources écrites décrivent une autre porte percée dans la muraille omeyyade par les Almohades, rien n'a été découvert pour l'instant, mais on suppose qu'elle se trouve encore à l'intérieur de la Muralla Real, dans un tronçon compris entre la Puerta Califal et le Baluarte de la Coraza. La seule édification isolée qui subsiste correspond aux bains de la Marina, une construction entreprise entre les XIIᵉ et XIIIᵉ siècles, qui a fait l'objet de remaniements réduisant ses dimensions jusqu'à son abandon au début du XVᵉ siècle (Desvelar la Ceuta medieval: La aportación de la arqueología, Fernando Villada). Dans le passage Fernández, une partie du quartier construit également au début du XIIᵉ siècle a été mise au jour (bien que des fosses contenant des éléments céramiques des IXᵉ et Xᵉ siècles y aient été découvertes), avec plusieurs rues, des logements et une mosquée ou oratoire (Una mezquita de barrio de la Ceuta mariní, Fernando Villada et José Manuel Hita Ruiz). Dans le casernement du Brull, des structures murales d'époque almohade ont également été fouillées, permettant d'affirmer l'occupation de la Almina au moins depuis cette époque.

   La dynastie almohade a maintenu sa capitale à Marrakech, y entreprenant de grands travaux tels que la mosquée de la Koutoubia, la mosquée de la Kasbah (mosquée Moulay al-Yazid), la restructuration des murailles et des portes ou encore l'optimisation des infrastructures hydrauliques avec la multiplication d’almunias (The Agdal of Marrakesh [Twelfth to twentienth centuries]: An agricultural space for caliphs and sultans, Julio Navarro, Fidel Garrido et Íñigo Almela). Il convient de souligner le projet urbain de Rabat: à partir de sites existants comme Chellah et la kasbah almoravide aujourd'hui connue sous le nom d'Oudayas (dont l'origine était un ribat, sans lien avec la structure spatiale de ce que l'on appelle un marabout), ils ont créé la nouvelle médina, l'enceinte fortifiée (au-delà de la médina) avec ses portes, ainsi que les travaux inachevés de la mosquée et du minaret connus sous le nom de Tour Hassan. Autre œuvre fondamentale: la mosquée de Tinmel, sur les contreforts sud du Haut Atlas, non loin du berceau de la dynastie à Igiliz (Taroudant).

   Les Almohades se sont concentrés sur le maintien de leur pouvoir en al-Andalus et sur leur expansion vers l'Égypte, perdant ainsi la présence que les Almoravides avaient établie dans le Sahel, avec les conséquences économiques que cela impliquait en raison de la perte (non totale) du commerce saharien, en particulier celui de l'or.

3.04.04 Azafides

   Au milieu du XIIIᵉ siècle, les Almohades sont entrés dans une phase de décomposition marquée par la perte de l'« Algérie » et de la « Tunisie », processus accéléré par la progression des chrétiens vers le sud (avec une présence de plus en plus constante dans les eaux du Détroit), les crises économiques provoquées par les Génois, le soutien apporté par les autorités locales aux Hafsides de Tunisie, ainsi que les tentatives de prise de la ville par les Mérinides et par l'émirat nasride de Grenade. Tout cela a favorisé la déclaration d'indépendance de la classe noble de Ceuta, qui a instauré la taïfa de Ceuta. Les Azafides sont parvenus à contrôler un territoire compris entre Tanger et le rocher de Vélez de la Gomera. La position stratégique majeure de Ceuta leur a permis de signer des traités aussi bien avec l'émirat de Grenade qu'avec le royaume de Castille.

   La taïfa a duré 78 ans, jusqu'à la prise de la ville par la dynastie mérinide en 1327. Jusqu'à présent, aucune structure ni aucun objet remarquable datant de cette période historique n'ont été mis au jour.

3.04.05 Mérinides

   À la fin du XIIIᵉ siècle et au début du XIVᵉ siècle, le royaume nasride de Grenade et la dynastie mérinide de Fès se sont disputé le contrôle du Détroit, et par conséquent de Ceuta, avec une alternance de conquêtes jusqu'à la fin du XIIIᵉ siècle (et au début du XIVᵉ siècle), époque à laquelle ce sont définitivement les Mérinides qui vont y gouverner pendant une longue période. Cependant, les tentatives de reconquête de territoires dans la Péninsule aux dépens du royaume nasride et du royaume de Castille, la volonté d'expansion vers l'est du Maghreb, le débarquement des Portugais sur les côtes nord-africaines et la poussée de la dynastie saadienne venue de la vallée du Drâa à Zagora par le sud ont fini par affaiblir l'influence mérinide, qui ne reposait pas seulement sur une puissance militaire et commerciale. La stratégie d'établissement de leur domination utilisait également l'éducation et la culture à travers la construction de médersas (complexes religieux, sociaux, éducatifs et culturels) dans les principales villes. Ceuta a bénéficié de cette rivalité entre les deux dynasties, allant jusqu'à compter deux médersas et retrouvant ainsi son rôle de centre culturel de référence en Afrique du Nord aux côtés de Fès et d'Oran. Cette effervescence culturelle a impulsé un essor politique et économique à la ville, la contraignant à s'étendre en intégrant dans sa zone d'influence immédiate de nombreux hameaux et villages allant de Ksar El Kébir jusqu'à Oued Laou (Al-Ijtisar al-Ajbar. Al-Ansari, Al-Ansari de Ceuta: nunca una ciudad del Occidente musulmán fue así descrita, Virgilio Martínez).

   De cet héritage éducatif et culturel à Ceuta, il ne subsiste que des éléments constructifs de la médersa al-Jadida, bien que le gisement de Huerta Rufino ait permis de reconstituer dans le moindre détail la vie des habitants de Ceuta entre le XIIIᵉ siècle et le début du XVᵉ siècle. Parmi les autres éléments à souligner figurent les bains arabes de la promenade de la Marina. Sous la domination mérinide s'est produite une expansion urbanistique avec la construction d'une nouvelle ville, al-Mansura, dont témoignent les pans de murailles, les portes et les tours qui composaient son périmètre, situés dans les quartiers de Villajovita et Zurrón (Al-Mansura, la ciudad olvidada, Fernando Villada et Pedro Gurriarán, coords). Il s'agit d'un urbanisme fondé sur le modèle établi par les Mérinides lors de la construction de la ville algérienne de Tlemcen.

   Dans les autres villes nord-africaines, on distingue les travaux réalisés dans la nouvelle capitale, Fès (après la décision d'abandonner Marrakech), avec la construction de Fes el-Jadid, un nouveau quartier jouxtant la médina (Fes el-Bali) destiné à accueillir les infrastructures de pouvoir et les services nécessaires à la médina existante, tout en pouvant fonctionner comme une ville indépendante: palais, murailles, portes, casernes, mosquées, médersas, jardins, habitations, mellah… Il convient également de souligner l'effort d'investissement consenti tant à Salé, façonnant définitivement une ville et une base navale, qu'à Chellah, dans Rabat elle-même (avec de nouvelles mosquées et médersas), à Meknès, à Tanger (avec des réfections du système défensif et la construction d'arsenaux dont les vestiges subsistent encore dans la baie) et aussi à Marrakech, avec la construction du tombeau du cadi Ayyad (originaire de Ceuta), de dimensions modestes mais qui prendra une importance majeure des siècles plus tard, comme nous le verrons par la suite.

   Il est pertinent de mentionner que la capitale mérinide en al-Andalus est établie à Algésiras, où d'importantes fortifications sont construites, tout comme à Gibraltar.

 

3.05 Age Moderne

3.05.01 XVᵉ siècle

   La progression chrétienne vers le sud de la Péninsule entraîne, à la fin du XIIIᵉ siècle et durant la première moitié du XIVᵉ siècle, une série d'affrontements avec les Mérinides et les Nasrides, marqués par une alternance de pertes et de réconquêtes de Tarifa, d'Algésiras et de Gibraltar. Ces sièges et ces conquêtes empêchent l'édification de nouveaux bâtiments et concentrent les efforts sur le renforcement et la réparation des fortifications existantes dans les trois cités de la rive nord du Détroit, témoignant d'un net recul des dynasties et des royaumes musulmans dans la Péninsule.

   En 1415 se produit un événement inédit: l'attaque de la place de Ceuta depuis l'Atlantique. Si, depuis l'arrivée des Phéniciens et des Romains, l'occupation de la ville s'était toujours faite depuis la Méditerranée, depuis les territoires africains ou depuis les côtes du sud de la Péninsule, le royaume de Portugal entame au XVᵉ siècle une expansion qui débute à Ceuta et qui, un siècle plus tard, le mènera jusqu aux côtes de la Chine et de l'Amérique du Sud, exerçant une puissance navale et commerciale quasi sans précédent. L'arrivée de ce nouvel acteur provoque une rupture brutale dans la physionomie des principales villes et des ports de la rive sud du Détroit et de la côte atlantique.

   Avant l'arrivée de la flotte portugaise, la ville de Ceuta avait atteint un développement urbain remarquable avec la densification du quartier de l’Almina, la construction de nouvelles cités, de kasbahs et de faubourgs (al-Mansura, Hacho, Belyounech…). Toutefois, l'irruption portugaise et le faible nombre de leurs soldats conduisent à n'occuper que le Recinto de la Ciudad (l'enceinte de la cité). Un atalho (réduction du périmètre muré et du noyau urbain) y est opéré pour en faciliter la défense, allant jusqu'à en interdire l'usage et laissant la Almina et le Hacho complètement abandonnés. Il convient de souligner que, pendant un siècle, la muraille omeyyade (légèrement modifiée par les Almohades) a continué de remplir sa fonction défensive, bien que des réfections aient été apportées aux murailles nord de la ville. Les sources font également état d'édifices construits dans le Recinto de la Ciudad, dont l'existence n'est attestée que par des vestiges archéologiques, principalement de la céramique et des éléments métalliques. En revanche, dans l’Almina, une ancienne mosquée est réutilisée comme église et nous est parvenue sous le nom de paroisse Nuestra Señora del Valle. Dès le XVIᵉ siècle apparaissent en outre des références à un bâtiment du mont Hacho qui faisait office d'ermitage, aujourd'hui connu sous le nom d'ermitage de Saint-Antoine (ermita de San Antonio).

   Après les conquêtes de Ceuta et de Ksar es-Seghir, les Portugais parviennent à Tanger en 1471. Comme indiqué précédemment, ils y trouvent une kasbah de dimensions considérables, délimitée par des murailles ayant subi de nombreuses réfections et modifications depuis le Xᵉ siècle. Il n'existe pas d'informations probantes quant à la présence d'une muraille entourant la médina islamique, notamment parce que l'emplacement exact de cette ville demeure incertain: certains chercheurs la situent au sud du decumanus (la rue Siaghine qui va du Grand Socco au Petit Socco), d'autres au sud de la muraille de la rue de Portugal, et d'autres encore à l'ouest de la médina actuelle.

   La présence portugaise suscite une intensification des attaques et des sièges menés par les Mérinides et leurs successeurs, les Wattassides. Ces derniers avaient établi leur capitale à Fès mais régnaient sur un territoire nettement inférieur à celui de leurs prédécesseurs (ce qui correspond aujourd'hui au centre et au nord du Maroc). Par ailleurs, l'occupation portugaise d'une grande partie de la côte atlantique (Ksar es-Seghir, Tanger, Arzila, Larache, Salé, Azemmour, El Jadida, Safi, Essaouira, Agadir…) et de certains points de l'intérieur s'inscrit dans un contexte particulièrement complexe pour les Wattassides, qui doivent également faire face à la pression espagnole sur les côtes méditerranéennes (avec la conquête de Melilla).

   La chute de Grenade provoque une série de vagues migratoires vers l'Afrique du Nord, tant de musulmans que d'israélites. Beaucoup d'entre eux s'installent à Tétouan, réédifiant la ville et construisant aussi bien la fortification de la médina que la médina elle-même.

3.05.02 XVIᵉ siècle

   Après avoir utilisé pendant un siècle la muraille omeyyade de Ceuta (également remaniée par les Almohades), les ingénieurs militaires portugais entreprennent au cours de ce siècle les travaux d'une nouvelle fortification: la construction de la Muraille Royale (Muralla Real), avec ses deux bastions, sa barbacane et son fossé navigable, toujours conservés aujourd'hui (travaux commencés en 1543 et achevés en 1549). Outre la Muraille Royale, les réfections des murailles nord et sud du Recinto de la Ciudad sont également visibles à travers la construction de certains bastions et l'élargissement de tours pour y installer de l'artillerie (éléments toujours décelables), bien qu'ils aient été ultérieurement altérés par les travaux successifs d'entretien et de renforcement.

   À Tanger, durant les premières années du siècle, les efforts défensifs se concentrent sur la construction du Castillo Nuevo (Château Neuf), le long du front de mer, ainsi que sur les couloirs fortifiés (corazas) destinés à protéger le port. À la fin du XVIᵉ siècle s'achève la construction des bastions visant à rendre la kasbah inexpugnable, un complexe fortifié qui englobait à la fois la structure médiévale et le palais du gouverneur ou Château Neuf édifié au début de la présence portugaise ((Re)claiming Walls: The Fortified Médina of Tangier under Portuguese Rule (1471-1662) and as a Modern Heritage Artefact, Martin Malcolm Elbl).

   L'expérience bâtisseuse et militaire acquise par les Portugais sur les côtes atlantiques de l'Afrique du Nord se matérialise dans des fortifications comme celles de Ceuta et de Tanger, mais celles de Ksar es-Seghir, d'Arzila, de Larache, de Salé, d'Azemmour, d'El Jadida, de Safi, d'Essaouira et d'Agadir s'avèrent tout aussi significatives. Il s'agit parfois des mêmes ingénieurs: ainsi, Benedetto da Ravenna et Miguel de Arruda signent conjointement les projets de Ceuta et d'El Jadida.

   Au début du XVIᵉ siècle, une nouvelle dynastie originaire d'Arabie saoudite — établie d'abord dans la vallée du Drâa, aux environs de Zagora et autour de la zaouïa Naciria, avant de fixer sa capitale à Marrakech — fait son irruption et devient la principale rivale des Wattassides. Une fois ces derniers vaincus, le pays retrouve une certaine unité, malgré la présence au nord de l'Afrique d'Espagnols, de Portugais et de cités gouvernées par les Andalous arrivés après la Reconquête (comme Rabat, Salé et Tétouan). Cela n'empêcha pas les Saadiens d'initier une expansion vers le sud jusqu'à conquérir l'Empire songhaï (qui englobait la quasi-totalité du Mali ainsi qu'une partie du Niger, du Burkina Faso et du Sénégal), dans le but de s'assurer le commerce du sel, de l'or et des esclaves. Ils contrôlèrent ainsi un territoire stratégique compris entre la Méditerranée et le Sahel, de la fin du XVIᵉ siècle jusqu'au milieu du XVIIᵉ siècle. Ayant des ennemis communs — les Portugais et tout particulièrement les Ottomans —, Saadiens et Espagnols furent alliés pendant une grande partie du sultanat (les Saadiens cédèrent même la ville de Larache aux Espagnols) jusqu'à ce que la dynastie n'entame son déclin au début du XVIIᵉ siècle.

   La puissance économique des Saadiens s'est traduite par une transformation quasi radicale de la médina de Marrakech, grâce à la construction de palais (El Badi) et surtout de complexes cultuels, sociaux et éducatifs destinés à contrebalancer l'héritage mérinide. Ils édifient ainsi les ensembles associés aux mosquées Bab Doukkala et al-Mouassine, la médersa Ben Youssef, ainsi que les zaouïas Sidi al-Jazouli, Sidi Abou al-Abbas et Sidi Youssef ibn Ali (Arquitectura religiosa Saadí y desarrollo urbano (Marrakech siglos XVI-XV), Íñigo Almela Legorburu). Sidi Abou al-Abbas est né à Ceuta au XIᵉ siècle, où il possède un marabout sur le mont Hacho, mais il s'installa jeune à Marrakech pour devenir l'un des sept saints de la ville. La construction de zaouïas constituait une stratégie politique des Saadiens pour s'assurer le soutien d'une large base sociale affiliée à ces confréries.

   Avant la disparition des Saadiens se produit un événement majeur pour Ceuta: l'union du Portugal et de l'Espagne en 1580, qui ajoute aux places de Mers el-Kébir, Oran (toutes deux en Algérie), Melilla, le rocher d'Alhucemas et le rocher de Vélez de la Gomera, celles de Ceuta, Tanger, Arzila et El Jadida. Durant cette période, les conflits en Méditerranée provoqués par la lutte hégémonique entre Ottomans et Espagnols, conjugués au rôle des pirates et des corsaires, perturbent les routes commerciales avec le Sahel, les redirigeant vers l'Atlantique. D'où l'intérêt de l'Espagne à renforcer sa présence sur la côte atlantique et dans le Détroit — par où s'écoulait une grande partie du commerce saharien —, tandis que les Portugais tiraient profit de la position stratégique de leurs ports atlantiques.

3.05.03 XVIIᵉ siècle

   Au début du siècle, la dynastie alaouite commence à exercer un contrôle plus important sur le territoire depuis la région du Tafilalet (Errachidia), où elle était arrivée au XIIIᵉ siècle en provenance d'Arabie saoudite en tant que descendante du Prophète. Ce n'est qu'au cours du troisième quart du siècle qu'elle parvient à vaincre la dynastie saadienne, à unifier le pays et à instaurer son règne sur l'ensemble du Maroc. Le deuxième sultan de la dynastie, Moulay Ismaïl, établit la capitale du royaume à Meknès, y édifiant de nouvelles défenses (murailles et portes), des infrastructures hydrauliques, des établissements militaires (écuries) et des équipements religieux.

   Moulay Ismaïl est conscient que pour se maintenir au pouvoir, il est impératif d'exercer un contrôle strict sur le territoire et sur les routes commerciales, afin d'assurer une économie à même de financer une armée. Ne faisant pas confiance aux alliances traditionnelles entre tribus arabes et berbères pour structurer ses forces, il décide de promulguer une fatwa par laquelle tous les habitants de race noire résidant sur le territoire alaouite — qu'ils soient libres, haratines(affranchis) ou esclaves — sont intégrés d'office à son armée (Le Maroc noir: une histoire de l'esclavage, de la race et de l'Islam, Chouki El Hamel). Ce fait a doté la population d'une certaine cohésion qui n'était pas aussi évidente jusqu'alors. Pour s'assurer le contrôle des routes entre le Sahel et l'Europe, il était indispensable de conquérir les villes d'Afrique du Nord, dont Ceuta. Il tenta d'y parvenir en imposant un siège qui dura 33 ans, au cours desquels les autorités militaires furent contraintes de réaliser d'importants ouvrages de fortification sur les murailles de l'isthme. Ce siège devint plus complexe encore lorsque les communications avec Gibraltar, qui fournissait un appui logistique, furent coupées à la suite de sa capture par les flottes anglaise et hollandaise.

   Bien que la Reconquête ait permis un apaisement relatif des hostilités dans le Détroit, les incursions pirates s'intensifient à partir du XVIIᵉ siècle. Elles se trouvent renforcées par des alliances avec les marines des Pays-Bas et du Danemark, qui vont jusqu'à attaquer Gibraltar. Face à cette situation, l'Espagne autorise la flotte britannique à utiliser Gibraltar comme base navale pour éradiquer la piraterie — qui menaçait jusqu'aux îles Britanniques — et contrecarrer les armées navales française et hollandaise. En réalité, l'objectif des Britanniques était de s'emparer d'un point stratégique de la côte péninsulaire pour y établir une garnison et un poste de contrôle du Détroit.

   Avec le développement de la navigation et des navires de guerre, les zones d'intérêt et d'action de nations éloignées de cet espace géographique s'élargissent. Cette dynamique entretient une instabilité dans le Détroit qui contraint à édifier un nouveau môle ainsi que de nouvelles batteries le long du littoral du Recinto de la Ciudad et tout particulièrement de l’Almina pour la protection de la ville.

   En 1661, à la suite du mariage entre Charles II et Catherine de Bragance, le Portugal cède Tanger à la Couronne britannique. Durant une courte période, les Britanniques construisent le premier môle de la ville, mais ils décident de l'abandonner en 1684 en raison des coûts élevés pour Londres et des attaques répétées des troupes de Moulay Ismaïl. Lors de l'évacuation, ils détruisent à l'explosif les principales fortifications, un fait qui a considérablement entravé la compréhension du patrimoine tangérois jusqu'au XVIIIᵉ siècle (Tangier England’s Lost Atlantic Outpost, E.M.G. Routh). Peu après, les Britanniques allaient réaliser leur dessein d'exercer le contrôle sur le Détroit avec la prise de Gibraltar en 1704.

   Après la séparation des royaumes d'Espagne et du Portugal en 1640, la ville de Ceuta demeure sous le contrôle de la Couronne espagnole. Outre le renforcement des murailles existantes sur l'isthme, des édifices destinés à soutenir les infrastructures défensives de la ville commencent à être construits, à l'image du magasin des subsistances (almacén de abastos, 1699).

3.05.04 XVIIIᵉ siècle

   Le début du XVIIIᵉ siècle est marqué à Ceuta par le siège de Moulay Ismaïl (1694-1727), qui met en évidence la nécessité de renforcer et d'améliorer le système défensif réalisé par les Portugais sur le front de terre, mais également par la prise de Gibraltar par les Anglais en 1704. La menace de la flotte britannique contraint à exécuter des travaux de fortification dans l'ensemble de la ville. Ceuta conserve une importance stratégique majeure pour le contrôle du Détroit et la surveillance des mouvements anglais et corsaires, raison pour laquelle elle subit tout au long du siècle des sièges terrestres (menés par les Marocains) et des blocus navals (par les Anglais et les Français). Face à cette situation, la décision est prise d'appliquer les théories de Vauban et d'édifier trois lignes avancées par rapport au fossé navigable, comprenant ravelins, demi-lunes et un réseau complet de galeries souterraines. La plupart de ces éléments subsistent aujourd'hui, à l'exception de ceux de la troisième ligne (Conjunto monumental de las Murallas Reales). À l'est de la Muraille Royale sont construites des voûtes à l'épreuve des bombes qui deviennent, un siècle plus tard, la caserne d’Artilleríe (aujourd'hui réaménagée en chambres du Parador Hotel La Muralla). Dans l’Almina et sur le mont Hacho, des bastions polygonaux sont également édifiés (San Juan de Dios, San Sebastián, San Francisco, San José, de la Pólvora, San Carlos…), ainsi que des batteries sur tout le périmètre côtier pour accueillir des pièces d'artillerie et maintenir à distance les flottes ennemies (Fuente Caballos, San Pedro Bajo, Abastos, Pino Gordo, Sauciño, Punta Almina, de la Palmera, del Molino, del Espino…), ou encore des poudrières. Au sommet du mont (Forteresse du Hacho), la muraille existante est renforcée par des bastions polygonaux à chaque angle (de la Tenaza, San Amaro, San Antonio, Málaga et Fuente Cubierta). Mais il n'y a pas que des fortifications qui sont construites: des couvents et des églises sont aussi édifiés, dont certains sont toujours debout (San Francisco, Los Remedios et Santa María de África).

   Tout au long de ce siècle, la dynastie alaouite impose de nouveaux styles architecturaux, rompant notamment avec la sobriété almohade et almoravide. Par ailleurs, la nécessité de trouver un débouché atlantique aux marchandises en provenance du Sahel conduit à renforcer les défenses des villes portuaires de Rabat et Salé, et même à entreprendre d'importants travaux dans la ville réédifiée d'Essaouira. Un effort d'investissement est également consenti à Marrakech, qui avait perdu de sa splendeur après la disparition des Saadiens. À Tanger, après sa reprise, Moulay Ismaïl entreprend la tâche ardue de reconstruire la ville et de la repupler. Parmi les œuvres les plus importantes parvenues partiellement jusqu'à nous figure la Grande Mosquée, bâtie sur la parcelle même où les Portugais avaient érigé leur cathédrale, bien qu'on ignore s'il en subsiste des vestiges. Dans la kasbah, un palais pour la résidence du gouverneur (aujourd'hui musée de la Kasbah) ainsi qu'une mosquée sont édifiés, tous deux toujours en usage.

   En 1780, le sultan du Maroc, Mohammed III, après l'échec de la conquête de Melilla, propose un accord d'amitié et de commerce — le Traité d’Aranjuez de 1780— pour mettre fin à des siècles d'hostilités entre les deux pays. Son but est de pouvoir se concentrer sur l'apaisement des disputes internes et le développement de son pays, ce qui nécessitait de faire régner la paix avec le voisin du nord et d'initier des échanges commerciaux. Cette position de rapprochement avec l'Espagne n'est pas partagée par son successeur, et durant le reste du XVIIIᵉ siècle, les campagnes militaires pour la conquête des villes espagnoles d'Afrique du Nord reprennent.

 

3.06 Époque contemporaine

3.06.01 XIXᵉ siècle

   De la fin du XVIIIᵉ siècle jusqu'au milieu du XIXᵉ siècle, quatre pays (l'Espagne, le Maroc, la France et le Royaume-Uni) se disputent le contrôle du détroit de Gibraltar, en faisant un échiquier stratégique où les alliances se nouaient et se dénouaient au gré d'intérêts multiples et complexes. Dans la plupart des cas, ces enjeux étaient liés à la suprématie en Europe et, par extension, dans le monde, puisque ces empires se disputaient et se partageaient également le contrôle de plusieurs continents à travers les colonies qu'ils venaient d'établir dans de nombreux pays. Cette instabilité, conjuguée à la présence de deux voisins hostiles comme le Maroc et le Royaume-Uni, ainsi qu'aux menaces des flottes française et hollandaise, a encouragé la construction de batteries à Ceuta pour se prémunir d'éventuels débarquements, en particulier sur le littoral du monte Hacho  y de l’Almina.   

   Dans le même temps, la faiblesse du sultan du Maroc, due aussi bien à ses problèmes internes qu'aux affrontements avec l'Espagne, permet en 1844 l'annexion de terrains proches du front de terre, étendant ainsi les limites de la ville jusqu'à Hadú. Ce fut le présage de la dernière guerre entre le Maroc et l'Espagne (1859-1860), à l'issue de laquelle les frontières actuelles furent fixées dans le but d'éloigner les positions d'artillerie susceptibles de menacer la cité. Le long de ce nouveau périmètre, neuf forts sont édifiés (dont sept subsistent aujourd'hui) pour assurer le contrôle frontalier. La nécessité de caserner les troupes conduit à la construction de nouvelles casernes comme celle de la Reina, aujourd'hui connue sous le nom de caserne des Ingénieurs (cuartel de Ingenieros) et siège de l'Université de Grenade.

   Entre 1884 et 1885 se tient la Conférence de Berlin, qui établit les règles de la colonisation et à laquelle l'Espagne participe également. En 1880, l'Écossais Donald Mackenzie avait construit un comptoir à Tarfaya et projetait de bâtir une série de factoreries en plusieurs points de la côte atlantique du Sahara. Cela tira la sonnette d'alarme auprès des autorités espagnoles, qui craignaient de voir leurs ambitions coloniales contrecarrées malgré la proximité des îles Canaries. Elles s'empressèrent alors d'édifier des factoreries de pêche (de simples baraquements en bois) à Dakhla et au cap Blanc (Nouadhibou), proclamant avant la clôture de la Conférence de Berlin le protectorat de l'Espagne sur la côte occidentale du Sahara, entre les caps Bojador et Blanc — présence qui prit fin avec la Marche Verte du Maroc en 1975 (Veintidós años en el desierto: Mis memorias y tres expediciones al interior del Sáhara, Francisco Bens).

   À la fin du XVIIIᵉ siècle et au cours du siècle suivant, coïncidant avec l'ouverture du Maroc au marché international, Tanger entreprend les travaux de son port et de nouveaux édifices officiels (comme le palais du sultan Moulay Hafid, aujourd'hui Palais des Institutions Italiennes). La ville accueille les représentations diplomatiques de nombreux pays grâce à sa position sur le détroit de Gibraltar, ce qui entraîne la construction d'édifices par les différentes communautés étrangères qui s'y établissent: consulats (américain, espagnol, portugais, français…), églises, synagogues, hôpitaux, écoles, centres culturels, logements… Ces constructions sont réalisées, d'abord, sur des terre-pleins gagnés sur la mer (où se trouve aujourd'hui le Kursaal) près du port, le long de l'axe du Petit Socco et à l'ouest de la kasbah, hors de la médina. Ces édifices sont toujours visibles, bien que la plupart aient changé d'affectation.

   Dans les autres villes marocaines, des travaux sont impulsés par des membres du Makhzen en vue de construire des palais résidentiels, tels que le palais de la Bahia à Marrakech ou Dar Batha à Fès, outre celui déjà mentionné à Tanger.

3.06.02 XXᵉ siècle

   Le traité de Fès (et le traité franco-espagnol qui s'ensuivit) en 1912 marque le début des protectorats de la France et de l'Espagne au Maroc. L'Espagne occupe le nord du Maroc ainsi qu'une bande de territoire située entre le fleuve Drâa et le cap Juby (Tarfaya). Pour Ceuta, le protectorat apporte une accalmie sur le plan des hostilités et constitue un véritable catalyseur économique en faisant de la ville le port d'entrée du protectorat — bien qu'elle n'y soit pas intégrée —, entraînant des investissements majeurs dans les infrastructures portuaires et ferroviaires.

   Durant les années 1920, la ville se transforme en un laboratoire d'architecture accueillant des édifices régionalistes, rationalistes, modernes, navals… dont certains s'avèrent particulièrement avant-gardistes pour leur époque en comparaison avec ce qui se construisait en Europe durant la même période, à l'image du Portaaviones (Le Porte-avions) conçu par Gaspar Blein en 1928. Dans le même temps, et à l'instar du reste de l'Espagne, les premiers plans d'urbanisme destinés à l'extension (ensanche) de la ville sont mis en œuvre; en 1930, un concours est reimporte par Gaspar Blein, mais la guerre d'Espagne empêche son exécution. Sous la République, un effort est entrepris pour éradiquer l'habitat insalubre et de nombreux édifices publics sont construites, aujourd'hui protégés par le PGOU (Plan Général d'Aménagement Urbain), tels que l'Institut d'Enseignement Secondaire Siete Colinas, la caserne des pompiers, la gare routière et divers immeubles d'habitation.

   La guerre d'Espagne et la Seconde Guerre mondiale entraînent un coup d'arrêt économique pour la ville. Ce n'est que dans les années 1960, grâce au plan d'impulsion économique national, que le commerce de bazar et le bunkering portuaire prennent un nouvel essor, venant pallier le déficit causé par la baisse de la population et des effectifs militaires. L'extension urbaine finalement concrétisée est celle conçue par Pedro Muguruza en 1944, avec de nouveaux quartiers, des logements, ainsi que les mosquées Sidi Embarek et Moulay el-Mehdi; les principaux bâtiments officiels adoptent cependant un style académique propre au régime franquiste. Une transformation majeure s'opère néanmoins à travers le percement de voies de communication fondamentales pour la ville, telles que la Carretera Nueva et le pont Nuestra Señora de África, œuvre de l'ingénieur Martínez Catena. Ce développement urbain a entraîné la destruction d'une part importante du patrimoine subsistant — notamment dans la zone occupée par le Parador Hotel La Muralla—, bien que le projet hôtelier de l'architecte Carlos Picardo ait permis de préserver la Muraille Royale d'une démolition totale.

   Durant cette même période, les deux protectorats se livrent à une compétition pour exploiter les matières premières et développer les villes majeures: Tétouan, Arzila et Larache du côté espagnol (Arquitectura y urbanismo español en el norte de Marruecos, Antonio Bravo Nieto); Rabat, Casablanca, Fès, Meknès, Marrakech et Agadir du côté français. Cette rivalité mettait en jeu l'influence des puissances coloniales dans l'urbanisme, l'architecture, la culture et l'économie. Les cités modifièrent radicalement leur physionomie, notamment parce que le contrôle des puissances coloniales apporta un certain apaisement des tribus (du moins dans les villes situées au nord du Haut Atlas).

   Les plans d'urbanisme ont signé la fin des murailles de la médina en tant que système défensif; la population — tant celle des quartiers intramuros que celle issue des zones rurales — s'est installée dans les extensions urbaines, devenues aujourd'hui les centres-villes de chacune de ces cités. Ces développements ont constitué de véritables laboratoires architecturaux où les styles, typologies et procédés constructifs sont devenus des outils de propagande au service de la « modernisation » du Maroc, bien qu'aujourd'hui ce patrimoine moderne soit pleinement intégré à la culture marocaine. Ce développement frénétique a parfois impliqué la démolition de bâtiments pour percer de grands axes de communication (comme dans les médinas de Rabat et de Casablanca). En revanche, dans d'autres cités, les ingénieurs et architectes espagnols ont protégé les trames des médinas sur le plan urbanistique en édifiant les nouveaux quartiers à proximité, tout en aménageant un espace public en guise de transition.

   Des fonctionnaires comme Mariano Bertuchi (inspecteur chef des Services des Beaux-Arts et des Arts Indigènes à partir de 1928) ont empêché la démolition de maisons de la médina destinées à être remplacées par des édifices « européens ». Il a initié la réhabilitation du patrimoine fortifié de Tétouan, créant à cet effet l'École des Arts et Métiers (Dar al-Sana'a) — toujours en activité — pour préserver les savoir-faire traditionnels. Il fut également l'instigateur du Musée d'Art Indigène (aujourd'hui Musée Bab el-Oqla) et de l'École Préparatoire des Beaux-Arts (aujourd'hui Institut National des Beaux-Arts de Tétouan, INBA). Mariano Bertuchi avait lui-même vécu à Ceuta (1918-1928) en tant qu'artiste et homme politique, collaborant avec des ingénieurs militaires à la construction de la caserne de Regulares, destinée à héberger le corps composé de troupes marocaines qui combattirent plus tard durant la guerre d'Espagne. De nombreux architectes espagnols ayant œuvré dans le protectorat ont également travaillé à Ceuta: Andrés Galmés, Carlos Óvilo, Manuel Latorre, José Larrucea ou Pedro Muguruza, tout comme les ingénieurs Julio Rodríguez Roda (auteur de la ligne ferroviaire Ceuta-Tétouan) et Federico Martín de la Escalera (auteur de la caserne de Dar Riffien). À la fin du XXᵉ siècle, une collaboration entre la Junte d'Andalousie et les autorités marocaines s'est engagée pour réhabiliter les bâtiments et espaces publics des villes du protectorat, accompagnée de projets de recherche qui ont approfondi la connaissance de ce patrimoine.

   Au Sahara, la seule ville fondée par la population locale fut Smara, édifiée en 1898 par le cheikh Ma el-Aïnin. Le reste du territoire était arpenté par des tribus nomades n'ayant pas l'usage de cités permanentes: des campements comptant jusqu'à 400 tentes s'établissaient près des points d'eau pour des durées limitées selon les besoins du pastoralisme. Toutefois, la nécessité de caserner des troupes face à l'attitude belliqueuse des tribus luttant pour l'expulsion des Espagnols a suscité l'émergence de noyaux urbains comme Aousserd et Bir Anzarane, dont les installations militaires sont aujourd'hui occupées par l'armée marocaine. L'effort d'investissement s'est intensifié à partir des années 1930 dans les capitales des deux territoires composant le Sahara espagnol: Villa Cisneros (Dakhla) dans le Río de Oro et Laâyoune dans la Saguia el-Hamra, ainsi qu'à Smara. Pendant 40 ans furent édifiés des bâtiments administratifs, des installations militaires et des logements tant pour les Espagnols que pour les nomades en voie de sédentarisation. Les édifices les plus remarquables demeurent les constructions militaires surmontées de coupoles (rappelant les structures semi-sédentaires des nomades) et les ensembles résidentiels, en particulier à Laâyoune et Sidi Ifni (Ciudad y vivienda experimental en Ifni y el Sáhara español: una expresión de modernidad en los años 1960. Pablo Rabasco).

   Tanger intensifie également son développement urbain à partir de 1912 avec l'instauration des protectorats, et plus encore à partir de 1923 sous le statut de Zone Internationale de Tanger. La gestion de la ville est alors partagée entre plusieurs puissances: l'Espagne, la France et le Royaume-Uni dans un premier temps, puis le Portugal, la Belgique, les Pays-Bas et l'Italie. L'émergence de quartiers associés à chaque communauté nationale contraint à l'élaboration de plans d'urbanisme pour ordonner la frénésie immobilière, où chaque pays rivalise d'influence culturelle et architecturale.

   La compétition coloniale entre l'Espagne et la France s'est trouvée percutée par deux événements majeurs: la guerre d'Espagne et la Seconde Guerre mondiale. La première a eu un impact économique négatif sur le nord du Maroc et les cités espagnoles d'Afrique du Nord, mais elle s'est avérée déterminante pour les vainqueurs, qui s'étaient servis des conflits coloniaux pour aguerrir une armée qui allait majoritairement se soulever en 1936.

   Après la fin de la Seconde Guerre mondiale, les puissances européennes perdent progressivement leurs colonies africaines, qui accèdent pour la plupart à l'indépendance au cours des années 1940 à 1960. Durant cette période, l'Espagne s'efforce de reconstruire le pays sous une dictature; ce n'est qu'avec le retour de la démocratie après la mort du dictateur en 1975 et l'adhésion à la Communauté Économique Européenne (1986) que le développement s'accélère. Ceuta bénéficie alors d'investissements économiques massifs qui permettent une série de transformations majeures jusque bien avant dans le XXIᵉ siècle: le gain de terre-pleins sur la mer dans la zone de la Marina, la construction ultérieure du Parque Marítimo del Mediterráneo par l'artiste canarien César Manrique, l’extension de l’Hôtel de Ville par les architectes Cruz y Ortiz, ou encore la restauration de l'Ensemble Monumental des Murailles Royales par Juan Miguel Hernández de León…

3.03.03 XXIᵉ siècle

   Le début du siècle est marqué par la vigueur de l'économie espagnole (qui perdurera jusqu'à la crise économique de 2008-2012) et, à Ceuta, par des investissements européens et étatiques qui ont donné naissance à des ouvrages faisant aujourd'hui partie du patrimoine historique: le Desdoblamiento del Paseo de las Palmeras de Carlos Pérez Marín, José Luis Pérez Marín et Antonio Molina Ortiz, le Centro Cultural de la Manzana del Revellín d’Álvaro Siza et la Biblioteca Pública del Estado de Paredes Pedrosa, édifiée au-dessus du gisement archéologique du XIVᵉ siècle de Huerta Rufino.

   Au Maroc, cette période correspond au début du règne de Mohammed VI, après le décès de son père en 1999. Durant les deux premières décennies du siècle, le souverain réoriente drastiquement les politiques de développement du pays en consacrant des investissements colossaux à l'ensemble du territoire, à commencer par les infrastructures de transport — réseau routier, réseau ferroviaire, ports, aéroports, gares routières… — et les équipements publics (Ceuta y su posicionamiento geográfico, Carlos Pérez Marín). Par ailleurs, lors d'un discours prononcé en 2015, le roi réaffirme les racines africaines du Maroc et initie une forme d'expansion économique par le biais d'investissements dans des entreprises clés de pays africains francophones, rivalisant ainsi d'influence avec l'Algérie voisine. Ce développement économique (qui ne s'accompagne pas d'un progrès social équivalent) ne permet toutefois pas d'obtenir une totale parité lors des négociations avec les pays européens.

   En tant qu'auteur de ce texte, je ne peux omettre de mentionner les projets que j'ai réalisé dans différentes villes du Maroc (Martil, Tétouan, Tanger, Marrakech et Tissardmine), ainsi que les trois années durant lesquelles j'ai exercé comme professeur associé à l'École Nationale d'Architecture de Tétouan (rattachée au Ministère de l'Aménagement du Territoire National, de l'Urbanisme, de l'Habitat et de la Politique de la Ville). Mes anciens étudiants sont aujourd'hui des architectes occupant des postes à responsabilité dans diverses régions, avec lesquels je conserve des liens étroits et collabore régulièrement dans le cadre d'activités pédagogiques ou de projets architecturaux. Les architectes ceutiens Nordin et Hicham El-Kenfaoui ont également œuvré de part et d'autre de la frontière: après avoir travaillé plusieurs années à Ceuta, ils se sont définitivement établis à Tétouan.

 

Credits texts, photos and drawings: Carlos Pérez Marín